TL Terres Libérées Annuaire critique des montages de libération des terres en France.

Revue sanctuaires de retrait

Quand libérer veut dire se retirer

Une forêt qu'on n'entre pas, un engagement écrit, une veille discrète.

## À la lisière

À l'orée de la parcelle, un panneau de bois posé sur un piquet : *Réserve de Vie Sauvage — accès limité*. La clôture est basse, parfois absente. Un sentier part dans le sous-bois et s'interrompt au bout de quelques mètres. Pas de trace de tronçonneuse récente, pas d'ornière de tracteur, pas de douille au sol. Les arbres morts restent debout, ou couchés là où ils sont tombés. On entend des oiseaux, le vent, parfois rien. Il n'y a personne, et il n'y aura personne — c'est l'engagement.

C'est le geste qui ouvre cette revue : libérer une terre, non pas en l'habitant autrement, mais en s'en retirant.

## Ce que c'est

Quelqu'un — le plus souvent une association — achète un terrain. Au lieu d'y inviter des humains à mieux vivre, elle en sort tous les humains, soi-même compris. Plus de coupe, plus de chasse, plus de pâturage, plus d'accès organisé. Une présence ponctuelle subsiste : un garde qui passe vérifier qu'aucun engin n'est entré, un naturaliste qui relève des indices, parfois un chantier d'urgence si un incendie ou un risque sanitaire l'impose. Le reste du temps, le lieu est laissé à ce qui y vit déjà.

Ce n'est pas un parc qu'on traverse. Ce n'est pas une réserve qu'on visite. C'est une parcelle qu'on n'entre pas. L'absence d'humain y est une condition, pas un manque.

En France, l'archétype de ce geste est porté par l'**ASPAS** (Association pour la Protection des Animaux Sauvages), dont les **Réserves de Vie Sauvage** — la plus connue est celle du **Grand Barry**, dans la Drôme — s'agrandissent au fil des acquisitions financées par dons et legs. D'autres acteurs s'inscrivent dans des logiques proches : **Forêts Sauvages**, l'association **Francis Hallé pour la forêt primaire**, le **Réseau pour les Alternatives Forestières** qui mêle libre évolution et sylvicultures attentives.

## Comment ça tient

Le geste a besoin d'un montage juridique, sans quoi rien n'empêche un propriétaire ultérieur de revenir sur l'engagement.

Trois outils, principalement.

L'**achat par une association** — c'est la voie de l'ASPAS. L'association devient propriétaire et inscrit la non-intervention dans ses statuts et dans l'engagement public pris envers les donateurs. La protection tient à la solidité de la structure et à la promesse faite. C'est efficace, mais cela reste, en droit, une volonté d'association : elle pourrait théoriquement revendre. Pour solidifier la chose, certains adossent l'achat à un outil complémentaire.

La **Réserve Biologique Intégrale** (RBI), en forêt domaniale publique. Elle est instituée par arrêté interministériel, sur proposition de l'**Office National des Forêts** et du ministère chargé de la forêt. À l'intérieur d'une RBI, plus aucune exploitation sylvicole : les arbres meurent debout, le bois au sol se décompose, la forêt suit sa dynamique propre. Le statut est solide, parce qu'il s'inscrit dans le régime forestier ; sa fin suppose un acte interministériel symétrique de sa création.

L'**Obligation Réelle Environnementale** (ORE), créée par la loi du 8 août 2016. Un propriétaire — privé ou public — passe un contrat avec un partenaire qualifié (collectivité, association environnementale) ; le contrat fixe, sur la parcelle elle-même, des obligations de faire ou de ne pas faire, et ces obligations **se transmettent avec le foncier**. Un acheteur ultérieur reste tenu. La durée maximale est de 99 ans. C'est l'outil le plus récent et le plus souple : il grave l'engagement dans la chose, pas seulement dans la volonté du propriétaire actuel.

Entre ces dispositifs, toute une zone intermédiaire de **conventions de libre évolution** existe — engagements signés entre propriétaires et associations, plus ou moins durables, plus ou moins opposables. La revue les instruira au fil des articles.

## Veiller sans habiter

Une fois le geste posé, il faut encore qu'il tienne. C'est le travail des veilleurs.

Un ranger de l'ASPAS qui parcourt la réserve quelques fois par an. Un agent ONF qui vérifie la limite d'une RBI. Un naturaliste qui relève la sénescence, un signalement d'intrusion qu'on instruit, un panneau qu'on remet d'aplomb. Rien d'héroïque. Une présence discrète, statutaire, parfois fiduciaire, qui garantit que l'absence promise reste l'absence effective.

Le retrait n'est pas un abandon : c'est une autre forme de soin, qui demande qu'on veille sans habiter.

## L'autre voie — habiter

L'annuaire principal de Communs, dont cette revue est issue, recense une autre voie. Là aussi on soustrait du foncier à l'exploitation. Là aussi on neutralise la spéculation et l'épuisement productiviste. Mais on n'en sort pas les humains : on y vit, on y travaille, on y partage l'espace avec le vivant non-humain — oiseaux, insectes, arbres, et les autres habitants humains. C'est ce que le projet appelle la **libération-habitat**.

Les deux voies répondent à un même constat : l'exploitation abusive est un mal. Elles divergent ensuite, et la divergence est nette. La libération-habitat pose qu'un humain peut être un cohabitant légitime du vivant, à condition que l'usage soit réglé. La libération-retrait pose que, sur certains lieux, le vivant non-humain ne retrouve pleinement sa marge qu'en l'absence d'humain.

Ce ne sont pas deux versions d'une même chose, et ce n'est pas non plus une échelle où l'une serait plus radicale que l'autre. Ce sont deux gestes distincts, qui répondent au même problème par des voies structurellement différentes. La revue ne les départage pas. Elle les tient toutes deux dignes, et chacune dans son foyer propre.

## Le mot « sanctuaire »

Reste un piège lexical. Le mot *sanctuaire* sert les deux familles. Un porteur d'éco-hameau parle de « sanctuaire » pour une parcelle préservée à l'intérieur de son domaine habité. Un porteur de RBI parle de « sanctuaire forestier » pour décrire le cœur de la zone intégrale. Un acteur agroécologique peut « sanctuariser » un foncier en le sortant du marché tout en y vivant ; une association de protection de la nature « sanctuarise » en s'en retirant. Le mot est le même ; les gestes sont différents.

Quand un projet annonce qu'il sanctuarise, mieux vaut donc lui poser une question simple : *avec ou sans humain à demeure ?* La réponse oriente sans accuser. L'annuaire principal recense la première lecture ; cette revue documente la seconde.

## Ce qu'on regardera dans cette revue

Les articles suivants ouvriront des dossiers concrets : les Réserves de Vie Sauvage de l'ASPAS, les Réserves Biologiques Intégrales en forêts domaniales, les conventions de libre évolution et les ORE en forêt privée, des cas plus singuliers comme le projet de forêt primaire de Francis Hallé ou les zones-tampons de parcs nationaux. Chaque dossier instruira les archétypes nommés dans le manifeste : la *réserve fondatrice*, la *forêt en libre évolution contractuelle*, la *zone-tampon*, le *don-sanctuaire*.

Une question circulera à travers tous ces cas, qu'il vaut mieux nommer maintenant : que reste-t-il de responsabilité humaine au temps du retrait ? Veiller, garantir, prévenir l'intrusion, financer la vigilance, décider quoi faire en cas d'incendie, d'espèce invasive ou d'urgence sanitaire — ce sont encore des gestes humains, et la revue les regardera autant que les forêts elles-mêmes.

Au bord de la parcelle, le panneau, la clôture basse, le sentier qui s'interrompt. À l'intérieur, personne. Autour, des veilleurs qui passent parfois. C'est la forme propre de ce geste : libérer en se retirant. Cette revue est son foyer.

Archétypes traversés

reserve fondatrice, foret en libre evolution contractuelle · voir le manifeste

Journal des modifications

  1. 31 mai 2026v3Dégraissage léger : suppression du double renvoi à la vigilance (la revue regardera les veilleurs), détail des protocoles d'exception fondu dans la question de clôture.
  2. 28 mai 2026v2Réécriture en voix incarnée — version courte et concrète.