TL Terres Libérées Annuaire critique des montages de libération des terres en France.

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Une terre qu'on ne pourra pas leur racheter

À la Ferme de Pommiers, le foncier est hors-marché et le métier reste un métier — apprendre à lire un verdict de milieu.

29 mai 2026 · Voix : Eozen

Au pied de la Chartreuse, une centaine de brebis, des fromages affinés, et deux éleveur·ses qui ne sont pas propriétaires de leur terre — et qui n'en seront jamais dépossédé·es. La fiche range le lieu en « hybride ». Voici pourquoi ce n'est ni un blâme, ni un faux.

## Le bruit que ça fait, une ferme qui reste

À une vingtaine de kilomètres de Grenoble, sur le territoire de La Sure en Chartreuse, il y a une trentaine d'hectares de prairie de moyenne montagne et une centaine de brebis. Le matin, on y traie ; le lait, ils ne le vendent pas tel quel — ils le transforment, sur place, en yaourts et en fromages affinés, certifiés biologiques. Ces fromages se retrouvent ensuite à la ferme, sur les marchés, en magasins de producteurs, en Biocoop.

Le troupeau change. Il était de race Lacaune ; il devient corse, plus rustique, mieux adapté à la pente et au froid. Ce remplacement progressif n'a rien d'anecdotique : c'est le genre de décision qu'on ne prend que si l'on compte rester. On ne refait pas un troupeau pour un terrain qu'on risque de perdre dans trois ans.

C'est là le détail qui tient tout le reste. Christophe est installé sur cette ferme depuis janvier 2016 ; Marie-Pierre l'a rejoint ensuite. Ils sont deux à décider, deux à traire, deux à affiner. Et ils travaillent une terre qui ne leur appartient pas — sans que personne ne puisse la leur racheter sous les pieds.

## Qui tient le sol, qui tient le métier

Pour comprendre, il faut séparer deux choses qu'on confond d'ordinaire : posséder une terre, et y travailler. Ici, ce ne sont pas les mêmes mains.

Le sol est porté par la **Fondation Terre de Liens**, une fondation reconnue d'utilité publique. Le portage tient à un double mouvement. En 2015, Eliane et Félix Genève, éleveur·ses et cofondateur·rices d'Accueil Paysan, ont engagé un projet de donation de leur ferme à la Fondation, pour en préserver la vocation agricole et d'accueil. Et en décembre 2018, une collecte de dons a été lancée pour acquérir six hectares de prairie complémentaires, nécessaires à la pérennité de l'élevage. Donation d'un côté, dons citoyens de l'autre : aucune logique de plus-value dans l'origine de ce foncier.

Une fondation reconnue d'utilité publique n'a ni capital social, ni parts. Personne ne détient un titre qui porterait la valeur de la terre ; personne ne peut donc s'enrichir de sa revente. C'est le statut le plus protecteur du droit français, après la propriété publique. La mission statutaire de la Fondation est précisément de préserver durablement le foncier agricole et d'en assurer la transmission — et c'est bien ce qui s'est joué ici : le dispositif a permis de transmettre la ferme des Genève à de nouveaux·elles éleveur·ses.

L'usage, lui, est confié au **GAEC des Bergers de la Sure** — le groupement de Christophe et Marie-Pierre — par un **bail rural**. Le mot est précis. Un bail rural dure neuf ans au minimum, et son renouvellement est d'ordre public : le bailleur ne peut pas le refuser à sa guise. Le GAEC n'est pas locataire au sens fragile du terme. Il dispose d'une jouissance durable, sécurisée, qu'on ne lui retire pas par caprice ni par offre d'achat.

Le GAEC ne détient pas la terre. Il l'exploite. Il ne peut ni la revendre, ni capter sa valeur foncière. C'est cette ligne de partage — la Fondation tient le fonds, le GAEC tient le métier — qui décide de tout ce qui suit.

## Pourquoi « hybride », et pas « marchand »

Voici le piège qu'on évite. Quand on regarde vite, on voit une exploitation agricole qui vend des fromages, qui en tire un revenu, qui fait du commerce de proximité. Le réflexe serait de cocher « marchand » et de passer au lieu suivant.

Ce serait une erreur de lecture, et la grille la corrige. Dans ce projet, le verdict d'un lieu ne se saisit pas : il se calcule, en suivant la chaîne. Et ce qui détermine si un foncier est capté ou non, ce n'est pas la nature de l'entité prise isolément — c'est sa **place dans la chaîne**. Un GAEC propriétaire de sa terre n'a rien à voir avec un GAEC preneur d'un bail sous un porteur hors-marché. Le premier peut spéculer sur le fonds ; le second, jamais.

Ici, le maillon qui tient le sol est une fondation non lucrative, et le titre qui relie le GAEC à ce sol est un bail rural — un titre qui sécurise l'usage sans transférer la propriété. Le foncier ne peut donc pas être capté. Le verdict « marchand » est réservé aux montages où un maillon capte effectivement la valeur de la terre : un commercial de marché, un propriétaire privé, ou une exploitation agricole qui détiendrait elle-même son fonds. Rien de tel à Pommiers.

Le lieu se range donc en **hybride** : un foncier libéré, soustrait au marché, mais traversé par un maillon à intérêt privé légitime. Ce maillon, c'est le GAEC lui-même. C'est une société civile agricole, et non une société commerciale ; ses associé·es décident à égalité — une voix chacun·e, quel que soit l'apport. Mais c'est une société d'exploitation à but lucratif, au sens propre : les excédents de l'activité constituent le revenu de Christophe et de Marie-Pierre. Le bénéfice de l'exploitation est approprié.

Ce point mérite d'être posé sans détour : le bénéfice approprié n'est pas une tare. C'est le revenu de leur travail. Deux éleveur·ses vivent du produit de ce qu'ils font de leurs mains — c'est le cas paysan ordinaire, et la grille le reconnaît pour ce qu'il est. L'« hybride » n'est pas un demi-échec ; c'est un niveau légitime, **non condamné**.

## Pourquoi pas le sommet non plus

Si « hybride » n'est pas un blâme, pourquoi le lieu ne monte-t-il pas plus haut ?

Le niveau supérieur — le **sanctuaire** — suppose une chaîne entièrement non lucrative, et le travail-cœur lui-même décommodifié : un travail qui n'est pas tarifé en argent, qui relève du don, de l'entraide, ou d'associé·es vivant d'un produit partagé. À Pommiers, le travail fait vivre deux personnes, à juste titre, par un revenu agricole. C'est exactement ce qui distingue l'économie paysanne d'une économie de marché ouvert — mais ce n'est pas le don. Le sommet reste, par construction, un horizon rare ; il n'est pas un reproche adressé à ceux qui n'y sont pas.

D'autres réserves tiennent moins au principe qu'au manque d'information, et la fiche les nomme honnêtement plutôt que de combler les trous. On ne sait pas si un fermage est versé à la Fondation, ni à quel montant : son existence et son niveau ne sont pas documentés par les sources. On ne sait pas si le bail comporte des clauses environnementales — un bail rural environnemental protégerait le milieu, mais rien ne l'atteste. La finalisation et la date exacte de la donation des Genève, la surface totale précise, restent à confirmer. Et la gouvernance du porteur, elle, est descendante : la Fondation est conduite par son conseil et alimentée par ses donateur·rices, sous contrôle de l'État ; les paysan·nes installé·es n'y ont pas de voix délibérative statutaire sur les décisions structurantes.

Ces inconnues n'abaissent pas le lieu vers « marchand ». Elles l'empêchent seulement de prétendre au sommet. C'est une règle constante : ce qu'on ne peut pas vérifier reste « inconnu », jamais fabriqué — et l'inconnu bloque le sommet sans condamner le reste.

## Ce que ce cas apprend à lire

Pommiers enseigne une distinction qu'on perd vite de vue. Le marché et l'économie paysanne ne sont pas la même chose. Vendre des fromages sur un marché local, en circuit court, en tirer un revenu pour deux familles : cela ressemble à du commerce, et c'en est, au sens étroit. Mais tant que la terre, elle, est sortie du marché — qu'aucune plus-value foncière n'est captée, qu'aucun titre appropriable ne porte sa valeur —, la libération a bien eu lieu là où elle compte le plus.

Le verdict « hybride » n'est donc pas un constat d'échec. C'est une lecture juste : un foncier libéré, un métier qui reste un métier, des éleveur·ses qui décident à parts égales et qui ne seront pas dépossédé·es. La grille refuse de confondre cela avec une fausse libération ; elle refuse aussi de le confondre avec le don. Elle nomme un milieu, et le tient pour ce qu'il est.

Reste une question, qu'on peut laisser ouverte sans la trancher. La sécurité de Christophe et de Marie-Pierre tient à un bail rural — robuste, renouvelable, d'ordre public — mais dont on ne connaît ni le fermage ni les clauses. La donation des Genève, elle, est engagée, mais sa finalisation reste à confirmer publiquement. Entre une terre déjà soustraite au marché et une terre dont tous les verrous seraient lisibles et opposables, il y a une marge — celle, précisément, qu'on ne peut combler qu'en documentant ce qui, aujourd'hui, ne l'est pas encore.