TL Terres Libérées Annuaire critique des montages de libération des terres en France.

Enjeux · II. Posséder et accumuler · E05

La terre française est bon marché, et pourtant elle reste hors de portée

Pourquoi une terre parmi les moins chères d'Europe reste-t-elle si difficile d'accès pour qui veut s'installer ?

Une maraîchère cherche cinq hectares près de chez elle. Le prix affiché ne l'arrête pas : quelques dizaines de milliers d'euros. Ce qui l'arrête vient avec : une ferme entière à reprendre, des bâtiments, un bail à racheter au fermier sortant, un voisin qui paie plus, des aides à l'hectare qui font de chaque parcelle un revenu garanti. La terre française est l'une des moins chères d'Europe. Cette étude montre pourquoi ce prix bas ne suffit pas à l'ouvrir, et par où fuit la valeur que la régulation n'a pas retenue.

6 460 €/haprix moyen d'un hectare de terres et prés libres non bâtis en 2025 (+ 0,9 % sur un an)Groupe Safer (opérateur) et SSP, Le prix des terres 2025
17e sur 22rang de la France dans l'UE pour le prix de la terre en 2024 : 6 400 €/ha, contre 15 224 € en moyenne européenneEurostat, apri_lprc
− 14 %baisse du prix réel des terres libres entre 2016 et 2025 (euros constants 2025)Calcul actitude.org d'après Eurostat (apri_lprc, prc_hicp_aind) et Groupe Safer
73 %part des subventions d'exploitation (aides découplées et du second pilier, hors aides couplées aux produits) dans le revenu d'entreprise agricole français en 2024 (35 % en 2022)Eurostat, comptes économiques de l'agriculture (aact_eaa01)
114 €/havaleur faciale moyenne d'un droit à paiement de base en France métropolitaine (2021)Cour des comptes, rapport sur l'installation, avril 2023

Le constat

Le prix. En 2025, un hectare de terres et prés libres non bâtis s’est vendu en moyenne 6 460 euros en France, en hausse de 0,9 % sur un an, selon le Groupe Safer et le service statistique du ministère de l’Agriculture. La terre louée, vendue avec son fermier en place, valait 5 350 euros. Le Groupe Safer est un opérateur du marché, partie intéressée ; ses séries, établies avec le service statistique ministériel par un modèle qui compare les biens à qualité égale, sont transmises à Eurostat (annexe méthodologique française).

La série longue. En euros courants, le prix est un record : 4 350 euros en 2003, 6 400 en 2024 d’après Eurostat et sa série historique, 6 460 en 2025. Une fois l’inflation déduite avec l’indice des prix à la consommation harmonisé de la France (calcul actitude.org : prix de l’année multiplié par l’indice moyen de 2025, divisé par l’indice moyen de l’année), le tableau change : le prix réel culmine en 2016 (7 530 euros de 2025) et recule ensuite de 14 %. En 2025, l’hectare libre vaut à peu près ce qu’il valait en 2003 en pouvoir d’achat. La Cour des comptes relevait en 2023 une hausse de 42 % en euros constants entre 1997 et 2021, mais un recul réel depuis 2015.

Figure 1 Le prix de la terre bat des records en euros courants, mais recule depuis 2016 une fois l'inflation déduite
Le prix de la terre bat des records en euros courants, mais recule depuis 2016 une fois l'inflation déduiteLe prix moyen d'un hectare de terres et prés libres passe de 4 350 euros en 2003 à 6 460 euros en 2025 en euros courants. En euros constants de 2025, il monte de 6 527 euros en 2003 à 7 530 euros en 2016, puis redescend à 6 460 euros en 2025.Euros courantsEuros constants 20254 0005 0006 0007 0008 000€/ha2003200520072009201120132015201720192021202320252003 — Euros courants : 4 350 €/ha2004 — Euros courants : 4 460 €/ha2005 — Euros courants : 4 700 €/ha2006 — Euros courants : 4 730 €/ha2007 — Euros courants : 4 900 €/ha2008 — Euros courants : 5 160 €/ha2009 — Euros courants : 5 130 €/ha2011 — Euros courants : 5 390 €/ha2012 — Euros courants : 5 440 €/ha2013 — Euros courants : 5 770 €/ha2014 — Euros courants : 5 940 €/ha2015 — Euros courants : 6 000 €/ha2016 — Euros courants : 6 070 €/ha2017 — Euros courants : 6 030 €/ha2018 — Euros courants : 6 020 €/ha2019 — Euros courants : 6 000 €/ha2020 — Euros courants : 6 080 €/ha2021 — Euros courants : 5 940 €/ha2022 — Euros courants : 6 130 €/ha2023 — Euros courants : 6 200 €/ha2024 — Euros courants : 6 400 €/ha2025 — Euros courants : 6 460 €/ha6 4602003 — Euros constants 2025 : 6 527 €/ha2004 — Euros constants 2025 : 6 540 €/ha2005 — Euros constants 2025 : 6 763 €/ha2006 — Euros constants 2025 : 6 681 €/ha2007 — Euros constants 2025 : 6 811 €/ha2008 — Euros constants 2025 : 6 953 €/ha2009 — Euros constants 2025 : 6 905 €/ha2011 — Euros constants 2025 : 6 972 €/ha2012 — Euros constants 2025 : 6 884 €/ha2013 — Euros constants 2025 : 7 229 €/ha2014 — Euros constants 2025 : 7 398 €/ha2015 — Euros constants 2025 : 7 466 €/ha2016 — Euros constants 2025 : 7 530 €/ha2017 — Euros constants 2025 : 7 394 €/ha2018 — Euros constants 2025 : 7 230 €/ha2019 — Euros constants 2025 : 7 114 €/ha2020 — Euros constants 2025 : 7 171 €/ha2021 — Euros constants 2025 : 6 864 €/ha2022 — Euros constants 2025 : 6 688 €/ha2023 — Euros constants 2025 : 6 402 €/ha2024 — Euros constants 2025 : 6 459 €/ha2025 — Euros constants 2025 : 6 460 €/ha6 460
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anneeEuros courantsEuros constants 2025
20034 3506 527
20044 4606 540
20054 7006 763
20064 7306 681
20074 9006 811
20085 1606 953
20095 1306 905
2010
20115 3906 972
20125 4406 884
20135 7707 229
20145 9407 398
20156 0007 466
20166 0707 530
20176 0307 394
20186 0207 230
20196 0007 114
20206 0807 171
20215 9406 864
20226 1306 688
20236 2006 402
20246 4006 459
20256 4606 460

Source : Eurostat (apri_lprc_h, apri_lprc) d'après SSP et Groupe Safer ; 2025 : Groupe Safer ; déflateur : Eurostat, IPCH France · données (CSV) · France, terres et prés libres non bâtis, prix national pondéré par la SAU (méthode SSP-Safer). 2003-2009 : Eurostat, série historique ; 2011-2024 : Eurostat, série courante ; 2025 : Groupe Safer. Eurostat ne publie pas de valeur 2010 : cellule laissée vide. Avant 2003, les séries publiées séparent terres labourables et prairies et ne sont pas comparables. Euros constants calculés par actitude.org avec l'indice des prix à la consommation harmonisé annuel (Eurostat, base 2015) ramené à 2025.

La géographie. La moyenne cache des écarts de un à quatre. En 2025, l’hectare libre vaut 12 260 euros en Provence-Alpes-Côte d’Azur, 10 890 dans les Hauts-de-France, 2 740 en Bourgogne-Franche-Comté (Groupe Safer). À l’échelle des départements, la Cour des comptes relevait en 2021 des prix compris entre 2 390 et 15 200 euros. Le type de production pèse autant que le lieu : l’hectare des zones de grandes cultures (8 150 euros) vaut 72 % de plus que celui des zones d’élevage bovin (4 740 euros). Pour les terres louées, cet écart est passé de 50 % en 2010 à 68 % en 2025.

Figure 2 D'une région à l'autre, l'hectare libre vaut du simple au quadruple
D'une région à l'autre, l'hectare libre vaut du simple au quadrupleEn 2025, un hectare de terres et prés libres vaut 12 260 euros en Provence-Alpes-Côte d'Azur et 10 890 dans les Hauts-de-France, contre 2 740 en Bourgogne-Franche-Comté ; la terre louée se vend moins cher presque partout.Terres libresTerres louées02 5005 0007 50010 00012 500Provence-Alpes-Côte d'AzurProvence-Alpes-Côte d'Azur — Terres libres : 12 260 €/ha12 260Hauts-de-FranceHauts-de-France — Terres libres : 10 890 €/ha10 890Hauts-de-France — Terres louées : 7 650 €/ha7 650NormandieNormandie — Terres libres : 9 610 €/ha9 610Normandie — Terres louées : 8 410 €/ha8 410Île-de-FranceÎle-de-France — Terres libres : 8 190 €/ha8 190Île-de-France — Terres louées : 7 000 €/ha7 000OccitanieOccitanie — Terres libres : 7 260 €/ha7 260BretagneBretagne — Terres libres : 6 540 €/ha6 540Bretagne — Terres louées : 5 180 €/ha5 180Grand EstGrand Est — Terres libres : 6 510 €/ha6 510Grand Est — Terres louées : 6 120 €/ha6 120France (moyenne)France (moyenne) — Terres libres : 6 460 €/ha6 460France (moyenne) — Terres louées : 5 350 €/ha5 350Centre-Val de LoireCentre-Val de Loire — Terres libres : 6 260 €/ha6 260Centre-Val de Loire — Terres louées : 5 700 €/ha5 700Nouvelle-AquitaineNouvelle-Aquitaine — Terres libres : 5 770 €/ha5 770Nouvelle-Aquitaine — Terres louées : 3 900 €/ha3 900Auvergne-Rhône-AlpesAuvergne-Rhône-Alpes — Terres libres : 5 100 €/ha5 100Auvergne-Rhône-Alpes — Terres louées : 4 140 €/ha4 140Pays de la LoirePays de la Loire — Terres libres : 4 100 €/ha4 100Pays de la Loire — Terres louées : 3 350 €/ha3 350Bourgogne-Franche-ComtéBourgogne-Franche-Comté — Terres libres : 2 740 €/ha2 740Bourgogne-Franche-Comté — Terres louées : 2 750 €/ha2 750€/ha
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regionTerres libresTerres louées
Provence-Alpes-Côte d'Azur12 260
Hauts-de-France10 8907 650
Normandie9 6108 410
Île-de-France8 1907 000
Occitanie7 260
Bretagne6 5405 180
Grand Est6 5106 120
France (moyenne)6 4605 350
Centre-Val de Loire6 2605 700
Nouvelle-Aquitaine5 7703 900
Auvergne-Rhône-Alpes5 1004 140
Pays de la Loire4 1003 350
Bourgogne-Franche-Comté2 7402 750

Source : Groupe Safer-SSP-INRAE, Le prix des terres 2025 · données (CSV) · Prix annuels 2025 en euros courants, terres et prés non bâtis. Le Groupe Safer ne publie pas de prix des terres louées pour l'Occitanie et Provence-Alpes-Côte d'Azur, où le marché des biens loués est trop étroit. Corse non publiée dans ce tableau.

La terre louée. Un hectare vendu avec son fermier coûte moins cher qu’un hectare libre : 17 % de moins en 2025, une décote inférieure à 20 % pour la sixième année. Frédéric Courleux lisait dans cet écart « une indication sur la valeur du droit dont bénéficie le fermier » ; avec les prix de 2007 qu’il cite (4 859 euros libre, 3 528 euros loué), il dépassait 25 %. Le droit du fermier pèse donc moins lourd dans le prix qu’il y a vingt ans.

L’Europe. En 2024, la France se classe 17e sur 22 pays de l’Union qui publient un prix : 6 400 euros l’hectare contre 15 224 en moyenne européenne pour les terres arables, 22 468 au Danemark, 96 608 aux Pays-Bas (Eurostat, apri_lprc). Seules la Hongrie, la Croatie, la Slovaquie, la Lituanie et la Lettonie vendent moins cher. Le loyer suit : 171 euros l’hectare par an en France, 295 dans l’Union (Eurostat, apri_lrnt).

Figure 3 La terre française coûte moins de la moitié de la moyenne européenne
La terre française coûte moins de la moitié de la moyenne européenneEn 2024, un hectare de terre arable se vend en moyenne 15 224 euros dans l'Union européenne et 96 608 aux Pays-Bas ; la France, à 6 400 euros, se classe 17e sur 22 pays qui publient une valeur.020 00040 00060 00080 000100 000Pays-BasPays-Bas — Prix moyen (€/ha) : 96 608 €/ha96 608PortugalPortugal — Prix moyen (€/ha) : 76 556 €/ha76 556IrlandeIrlande — Prix moyen (€/ha) : 50 375 €/ha50 375LuxembourgLuxembourg — Prix moyen (€/ha) : 48 180 €/ha48 180AutricheAutriche — Prix moyen (€/ha) : 37 600 €/ha37 600SlovénieSlovénie — Prix moyen (€/ha) : 28 348 €/ha28 348DanemarkDanemark — Prix moyen (€/ha) : 22 468 €/ha22 468PolognePologne — Prix moyen (€/ha) : 16 118 €/ha16 118Union européenne (27)Union européenne (27) — Prix moyen (€/ha) : 15 224 €/ha15 224TchéquieTchéquie — Prix moyen (€/ha) : 14 835 €/ha14 835GrèceGrèce — Prix moyen (€/ha) : 14 312 €/ha14 312EspagneEspagne — Prix moyen (€/ha) : 12 778 €/ha12 778SuèdeSuède — Prix moyen (€/ha) : 10 706 €/ha10 706RoumanieRoumanie — Prix moyen (€/ha) : 8 700 €/ha8 700BulgarieBulgarie — Prix moyen (€/ha) : 8 679 €/ha8 679FinlandeFinlande — Prix moyen (€/ha) : 8 670 €/ha8 670EstonieEstonie — Prix moyen (€/ha) : 7 033 €/ha7 033FranceFrance — Prix moyen (€/ha) : 6 400 €/ha6 400HongrieHongrie — Prix moyen (€/ha) : 6 041 €/ha6 041CroatieCroatie — Prix moyen (€/ha) : 5 965 €/ha5 965SlovaquieSlovaquie — Prix moyen (€/ha) : 5 823 €/ha5 823LituanieLituanie — Prix moyen (€/ha) : 5 590 €/ha5 590LettonieLettonie — Prix moyen (€/ha) : 4 825 €/ha4 825€/ha
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paysPrix moyen (€/ha)
Pays-Bas96 608
Portugal76 556
Irlande50 375
Luxembourg48 180
Autriche37 600
Slovénie28 348
Danemark22 468
Pologne16 118
Union européenne (27)15 224
Tchéquie14 835
Grèce14 312
Espagne12 778
Suède10 706
Roumanie8 700
Bulgarie8 679
Finlande8 670
Estonie7 033
France6 400
Hongrie6 041
Croatie5 965
Slovaquie5 823
Lituanie5 590
Lettonie4 825

Source : Eurostat, apri_lprc (2024) · données (CSV) · Terres arables, 2024, pays publiant une valeur. Pour la France, la valeur porte sur les terres et prés libres réunis (Eurostat signale une définition différente), ce qui la tire vers le bas par rapport aux pays qui ne comptent que les terres arables. Valeurs estimées pour l'UE et la Pologne, provisoires pour l'Irlande et le Portugal. L'Allemagne, l'Italie et la Belgique ne publient pas de valeur 2024.

Le marché. Il est étroit : 424 500 hectares vendus en 2025, soit 1,74 % de la surface en terres et prés, dont 113 700 seulement de terres libres non bâties, le segment qui intéresse un·e candidat·e sans ferme. Les agriculteurs personnes physiques n’achètent plus que 49,7 % des surfaces (11,9 points de moins qu’en 2016), les personnes morales 25,2 % (Groupe Safer). À côté, les cessions de parts de sociétés ont concerné 1 061 200 hectares (analyse complète du Groupe Safer) ; ce marché relève de l’étude E04.

Qui s’installe, qui travaille. La même analyse rapporte, d’après la MSA, 12 661 installations en 2024 et un taux de renouvellement de 3,2 %. Les installé·es de 40 ans et moins s’installent en moyenne sur 37,1 hectares ; les moins de 40 ans louent 75 % de leur surface. Parmi les 1 400 à 1 500 nouveaux entrants auxquels les SAFER attribuent chaque année du foncier, 71 % viennent hors du cadre familial et 32 % sont des femmes. Le Groupe Safer avance l’hypothèse que des cédants gardent leurs terres pour les faire exploiter en délégation intégrale par des entreprises de travaux ; dans ce cas, notait la mission d’information de 2018 citant François Purseigle, le propriétaire « conserve juridiquement son statut d’exploitant (et les primes européennes) ».

Le mécanisme

Le prix d’un hectare n’est pas le prix d’une installation

On ne s’installe pas sur un hectare. On reprend une ferme : des terres en propriété et en location, des bâtiments, du matériel, un cheptel, des droits. Le président de la Fédération nationale des Safer le résume dans son communiqué du 21 mai 2026 : les agriculteurs « ne vendent pas des parcelles de terres, ils transmettent des exploitations entières ».

La Cour des comptes a cherché le coût de ces reprises et n’a pas trouvé de série nationale. Elle cite deux indices. Le ministère évaluait l’investissement moyen des installations aidées à 381 000 euros en 2015 et 392 000 euros en 2020. Dans les dossiers de dotation jeunes agriculteurs du Puy-de-Dôme étudiés par Philippe Jeanneaux, le coût total d’une installation passe de 250 000 à 310 000 euros entre 2007-2008 et 2020-2021, et se polarise : + 47 % pour le quart le plus coûteux (402 460 euros), − 24 % pour le quart le moins coûteux (139 480 euros).

Achetés, les 37,1 hectares d’une installation moyenne vaudraient environ 240 000 euros ; loués, environ 6 300 euros par an (calculs actitude.org). La plupart des entrant·es louent. Ce qu’il leur faut payer comptant, c’est la reprise : bâtiments, matériel, et parfois l’entrée dans le bail.

Ce que l’hectare rapporte, et d’où vient ce revenu

Pour juger si la terre est chère, il faut la rapporter à ce qu’elle rapporte. Nous avons divisé le prix moyen d’un hectare libre par le revenu d’entreprise agricole moyen par hectare, tiré des comptes économiques de l’agriculture et de la surface agricole utilisée publiées par Eurostat. Entre 2011 et 2024, un hectare coûte de 7 à 16 années de ce revenu : 7,1 ans en 2022, année de revenus élevés, 15,6 ans en 2024, année de revenus effondrés.

La seconde courbe retire de ce revenu les subventions d’exploitation, qui regroupent l’essentiel des aides découplées de la PAC et du second pilier. Il faut alors de 11 à 62 années pour payer l’hectare. En 2024, ces subventions (8,5 milliards d’euros) représentent 73 % du revenu d’entreprise agricole (11,7 milliards) ; 35 % en 2022. Le prix de la terre repose sur un revenu en grande partie public.

Figure 4 Un hectare coûte environ dix ans de ce qu'il rapporte, et jusqu'à quatre fois plus sans les aides
Un hectare coûte environ dix ans de ce qu'il rapporte, et jusqu'à quatre fois plus sans les aidesEntre 2011 et 2024, le prix d'un hectare libre représente de 7 à 16 années du revenu d'entreprise agricole moyen par hectare. Sans les subventions d'exploitation, il en représente de 11 à 62 années selon les années.Avec les aidesSans les subventions d'exploitation020406080années de revenu201120122013201420152016201720182019202020212022202320242011 — Avec les aides : 10,3 années de revenu2012 — Avec les aides : 10,5 années de revenu2013 — Avec les aides : 15,3 années de revenu2014 — Avec les aides : 12,5 années de revenu2015 — Avec les aides : 11,6 années de revenu2016 — Avec les aides : 15,3 années de revenu2017 — Avec les aides : 11,5 années de revenu2018 — Avec les aides : 9,3 années de revenu2019 — Avec les aides : 10,5 années de revenu2020 — Avec les aides : 12,6 années de revenu2021 — Avec les aides : 9,4 années de revenu2022 — Avec les aides : 7,1 années de revenu2023 — Avec les aides : 9,9 années de revenu2024 — Avec les aides : 15,6 années de revenu15,62011 — Sans les subventions d'exploitation : 23,7 années de revenu2012 — Sans les subventions d'exploitation : 23,6 années de revenu2013 — Sans les subventions d'exploitation : 62,4 années de revenu2014 — Sans les subventions d'exploitation : 29,9 années de revenu2015 — Sans les subventions d'exploitation : 26,6 années de revenu2016 — Sans les subventions d'exploitation : 52,5 années de revenu2017 — Sans les subventions d'exploitation : 25,8 années de revenu2018 — Sans les subventions d'exploitation : 16,9 années de revenu2019 — Sans les subventions d'exploitation : 21,1 années de revenu2020 — Sans les subventions d'exploitation : 30,5 années de revenu2021 — Sans les subventions d'exploitation : 18,5 années de revenu2022 — Sans les subventions d'exploitation : 10,9 années de revenu2023 — Sans les subventions d'exploitation : 18,1 années de revenu2024 — Sans les subventions d'exploitation : 56,7 années de revenu56,7
Voir les données
anneeAvec les aidesSans les subventions d'exploitation
201110,323,7
201210,523,6
201315,362,4
201412,529,9
201511,626,6
201615,352,5
201711,525,8
20189,316,9
201910,521,1
202012,630,5
20219,418,5
20227,110,9
20239,918,1
202415,656,7

Source : Calcul actitude.org d'après Eurostat (apri_lprc, aact_eaa01, apro_cpsh1) · données (CSV) · Méthode : prix moyen d'un hectare de terres et prés libres (Eurostat, apri_lprc) divisé par le revenu d'entreprise agricole de la France (Eurostat, aact_eaa01, poste AM370000, millions d'euros courants) rapporté à la surface agricole utilisée de l'année (Eurostat, apro_cpsh1, superficie principale). Seconde série : même calcul après déduction des « autres subventions sur la production » (poste AM310000), qui regroupent l'essentiel des aides découplées et du second pilier, mais pas les aides couplées aux produits. Le revenu d'entreprise est une moyenne nationale toutes productions, viticulture et élevage hors-sol compris ; le ratio indique un ordre de grandeur, pas le délai de remboursement d'un emprunt. Série limitée à 2011-2024 : la surface de 2025 n'est pas publiée et la valeur 2010 du prix est absente.

Trois portes par lesquelles l’aide passe dans le coût d’accès

Depuis 2006, l’essentiel des aides directes ne dépend plus de la production mais de la surface exploitée. Les droits à paiement unique sont devenus en 2015 les droits à paiement de base (DPB), puis en 2023 l’aide de base au revenu pour un développement durable. La Cour des comptes chiffre la valeur faciale moyenne d’un DPB à 114 euros l’hectare en 2021 dans l’Hexagone, de 93 euros dans les Pyrénées-Orientales à 134 euros en Lot-et-Garonne ; avec le paiement vert et le paiement redistributif, 244 euros sur les 52 premiers hectares. L’aide de base pèse donc environ les deux tiers du loyer moyen (calcul actitude.org sur les chiffres de 2021 et 2024).

L’économie le prédit depuis longtemps : une aide attachée à la terre augmente ce que l’on est prêt à payer pour l’utiliser. Laure Latruffe et Chantal Le Mouël concluent de leur revue de la littérature que les prix et les loyers réagissent positivement au soutien public, et plus fortement aux revenus d’origine publique qu’aux revenus de marché. Reste à savoir par quelle porte la valeur sort.

Première porte, le loyer. En France, le statut du fermage plafonne les loyers par arrêté préfectoral (étude E02). La porte est surtout fermée. Pour l’ensemble de l’Union, le Centre commun de recherche de la Commission estime qu’entre 9,1 et 46,2 % des paiements découplés passent dans les loyers à court terme, 11 à 55 % à long terme. Pour les anciens États membres, Pavel Ciaian et ses coauteurs mesurent une capitalisation dans les loyers passée de 21 à 43 % après la réforme de 2013 ; pour l’ensemble de l’Union, la part des paiements découplés qui revient aux propriétaires non exploitants passe selon eux de 18 à 27 %.

Deuxième porte, la reprise. Ce que le propriétaire ne peut pas prendre dans le loyer, le fermier sortant peut le vendre à l’entrant. Le rapport n° 1460 décrit l’usage de « monnayer l’accès au bail agricole », souvent en surévaluant bâtiments ou matériel, pour des montants qui peuvent dépasser le prix de la terre dans le Nord-Pas-de-Calais. Il la rattache explicitement aux droits attachés à l’usage de la terre, « longtemps des droits à produire et des droits à subventions ». La Cour des comptes la situe surtout dans les Hauts-de-France et le Bassin parisien. Les DPB eux-mêmes circulent : en 2021, 55 766 transferts pour 121,1 millions d’euros de valeur faciale. Pour l’essentiel, ils passent avec la terre ou le bail : les transferts « sans terre » ne portent que sur 7,3 % des droits échangés. Leur prix réel de cession n’est pas connu, et des professionnels évoquent devant la Cour des « coûts de transaction assimilables à la pratique du pas de porte ».

Troisième porte, le prix de vente. Pour la France, l’étude de l’INRA dirigée par Laure Latruffe (2008) ne trouvait pas d’effet fort du paiement unique sur le prix des terres éligibles, notamment parce que les droits se vendent avec l’exploitation entière et entrent dans la valeur de ses actifs. Elle désignait la concurrence des usages non agricoles comme premier moteur des prix. Un ordre de grandeur aide à situer l’enjeu : capitalisée entièrement au rendement locatif de 2,88 %, une aide de 114 euros l’hectare vaudrait près de 4 000 euros, soit plus de la moitié du prix moyen (calcul actitude.org). C’est un plafond théorique. Les mesures disponibles pour la France le placent bien en dessous, sans permettre de dire où.

Figure 5 Trois portes par lesquelles une aide à l'hectare passe dans le coût d'accès à la terre
Comment une aide à l'hectare passe dans le prix d'accès à la terre L'aide de base de la PAC est versée à qui exploite l'hectare. Elle renforce la concurrence pour la surface. Sa valeur peut fuir par trois portes : le loyer, que le statut du fermage plafonne ; la reprise du bail, où un pas-de-porte illégal et mal mesuré peut la capter ; le prix de vente, où la capitalisation n'est que partielle. La régulation publique ferme surtout la première porte. C'est l'entrant qui paie ce qui fuit ; la libération consiste à retirer la terre de la vente et de la reprise. Aide de base à l'hectare DPB, puis ABRSD (2023) 114 €/ha en moyenne (2021) Versée à qui exploite concurrence pour la surface Trois portes de fuite 1. Le loyer plafonné par le fermage 171 €/ha/an (2024) porte surtout fermée 2. La reprise du bail pas-de-porte, matériel surévalué : illégal, non mesuré 3. Le prix de vente 6 460 €/ha libre (2025) capitalisation partielle, mal estimée en France Régulation publique fermage · SAFER · structures Qui paie : l'entrant·e achat, reprise, pas-de-porte sur fonds propres ou crédit Libération retirer la terre de la vente et de la reprise payante

Source : actitude.org, d'après Cour des comptes (2023), rapport n° 1460 (2018), JRC (2021), Eurostat

Le moment de bascule

La valeur ne se joue pas pendant le bail, protégé et plafonné. Elle se joue au changement d’exploitant : à ce moment, le sortant détient ce que l’entrant veut (le bail, les bâtiments, les droits), le propriétaire peut vendre ou reprendre, et le voisin en place peut surenchérir. Le Groupe Safer observe qu’en 2024, 42 parcelles avaient été engagées dans un bail emphytéotique après une préemption de la SAFER en révision de prix suivie d’un retrait de la vente : une manière, écrit-il, d’« échapper à la régulation des prix de vente » (analyse complète). La règle tient le prix ; les acteurs déplacent la transaction.

Ce que dit le droit

Le régime des SAFER, du contrôle des structures et du fermage est traité dans l’étude E07 ; les cessions de parts dans l’étude E04. On retient ici ce qui touche au prix et aux aides.

Le prix est observé, pas fixé. Chaque année, un acte du ministre de l’Agriculture publie au Journal officiel le barème indicatif de la valeur vénale moyenne des terres agricoles par petite région agricole, établi par le service statistique ministériel avec les SAFER (Cour des comptes, 2023 ; Groupe Safer). Le barème informe ; il ne plafonne aucun prix. Le seul instrument qui agit sur un prix de vente est la préemption de la SAFER avec révision du prix, à laquelle le vendeur peut répondre en retirant son bien (étude E07).

Le loyer est encadré, la reprise est interdite mais peu contrôlée. Le loyer est borné par arrêté préfectoral et indexé (étude E02). Le pas-de-porte est un délit : l’article L. 411-74 du code rural et de la pêche maritime punit de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende le bailleur, le preneur sortant ou l’intermédiaire qui obtient ou tente d’obtenir, à l’occasion d’un changement d’exploitant, une remise d’argent ou de valeurs non justifiée, ou impose la reprise de biens mobiliers à un prix sans rapport avec leur valeur vénale ; les sommes indûment perçues peuvent être réclamées en justice, avec intérêts. La Cour des comptes juge en 2023 les moyens de lutte « à ce stade sans effet ».

Les aides voyagent avec les droits. Hors réserve nationale pour les jeunes et nouveaux agriculteurs, les droits existants se cèdent ou se louent, avec ou sans terre. Entre 2014 et 2022, la France avait choisi de prélever une part de la valeur des droits transférés sans terre, pour lier droits et foncier ; cette possibilité n’a pas été reconduite pour la programmation 2023-2027. Le titulaire garde ses droits tant qu’il reste agriculteur actif, y compris en déléguant le travail ; seule la liquidation de sa retraite les lui retire (Cour des comptes).

L’aide à l’entrée. La dotation jeunes agriculteurs (DJA) est une aide en capital ; dans la programmation 2015-2022, elle était réservée aux 18-40 ans dont le projet dégage une production brute standard d’au moins 10 000 euros. Depuis le 1er janvier 2023, la compétence de la DJA revient aux conseils régionaux (Groupe Safer). En 2021, dernière année pour laquelle nous disposons de montants comparables, avant le transfert aux régions, son montant moyen allait de 22 015 euros en Bretagne à 43 912 euros en Auvergne-Rhône-Alpes, et environ la moitié des personnes éligibles ne la demandaient pas (Cour des comptes). Au prix moyen de 2025, une DJA de ce montant paierait de trois à sept hectares libres ; les barèmes régionaux ont pu changer depuis.

Les angles morts. Le Groupe Safer énumère des transactions qui échappent à son contrôle et réduisent la terre disponible pour l’installation : ventes de nue-propriété avec réserve d’usufruit temporaire de plus de deux ans, baux emphytéotiques. Il évalue à près de 50 000 hectares les baux emphytéotiques sur des biens privés à composante agricole, naturelle ou forestière en 2024, dont près de 13 000 au profit d’énergéticiens. Hors l’interdiction du pas-de-porte, aucun des textes consultés n’encadre le prix d’une reprise d’exploitation, que personne n’observe.

Information juridique générale, à jour au 10 octobre 2026 d’après les sources citées ; ce n’est pas un conseil.

L’histoire longue

L’aide à l’entrée précède l’aide à l’hectare. Les prêts bonifiés aux jeunes agriculteurs datent de 1965 ; la dotation d’installation est créée en 1973, dans un contexte de réduction souhaitée de la population active agricole, et généralisée en 1976 sous le nom de DJA (Cour des comptes). En 2016, les prêts bonifiés sont supprimés et la DJA revalorisée, avec une modulation pour les projets à coûts de reprise élevés. L’État a reconnu tôt le coût d’entrée, et y a répondu par du capital versé à l’entrant.

Le pas-de-porte est ancien. La mission d’information de 2018 cite un article de Denis Barthélémy publié en 1986 dans Études foncières, « La montée des pas-de-porte en agriculture ». Le fonds agricole, créé par la loi d’orientation du 5 janvier 2006 pour donner à l’exploitation une valeur de fonds comparable à celle d’un commerce, n’a donné lieu qu’à 964 créations entre 2006 et 2014, faute d’y inclure le bail (rapport n° 1460). La valeur d’accès au bail n’a jamais eu de place légale ; elle a gardé une place occulte.

Les aides ont changé de nature. Les comptes de l’agriculture montrent la bascule : les « autres subventions sur la production » versées en France passent de 2,2 milliards d’euros en 2005 à 7,4 milliards en 2006, année du découplage, puis s’établissent entre 8 et 9 milliards à partir de 2010 (Eurostat, aact_eaa01). Une aide autrefois liée au produit s’attache désormais à la surface, c’est-à-dire à la terre.

Le prix a doublé, puis s’est arrêté. Selon le rapport n° 1460, l’hectare est passé d’environ 3 000 euros en 1997 à 6 000 euros en 2018, « proche des prix des terres polonaises ». Depuis, la Pologne a dépassé la France (16 118 euros en 2024 selon Eurostat), et le prix français a stagné en valeur réelle.

Ce qu’on sait, ce qu’on estime, ce qui se discute

Ce qu’on sait

  • Le prix des terres libres atteint 6 460 euros l’hectare en 2025 et recule en valeur réelle depuis le milieu des années 2010 (Groupe Safer-SSP, Eurostat, Cour des comptes).
  • La terre et le loyer français sont parmi les moins chers de l’Union (Eurostat).
  • Les subventions d’exploitation pèsent entre un tiers et plus des trois quarts du revenu d’entreprise agricole selon les années (Eurostat).
  • Les DPB se cèdent surtout avec la terre ou le bail, à un prix réel inconnu (Cour des comptes).

Ce qu’on estime

  • La part des aides découplées qui passe dans les loyers européens : 9 à 46 % à court terme selon le Centre commun de recherche ; ses estimations sur les prix de vente sont jugées peu robustes par ses auteurs eux-mêmes.
  • Le nombre d’années de revenu qu’un hectare coûte : de 7 à 16 en France selon notre calcul, avec une forte sensibilité aux revenus de l’année. Sur la moyenne 2022-2024, la France est à 9,9 ans, contre 18 ans pour l’ensemble de l’Union si l’on prend le prix des terres arables, et 14 ans si l’on prend celui des prairies (Eurostat ; calcul actitude.org).

Ce qui se discute

Le prix est-il un obstacle ? La Cour des comptes conclut en 2023 qu’en France « le prix des terres ne constitue pas un obstacle majeur à la transmission des exploitations et à l’installation de nouveaux agriculteurs », et parle d’un « constat paradoxal » : d’autres obstacles sont à l’œuvre, d’abord une transparence limitée du marché pour les candidat·es non issu·es du milieu agricole. Le président de la Fédération nationale des Safer décrit en 2026 un·e jeune dont le projet « ne correspond pas vraiment à la structure transmise », qui voudrait « un peu plus petit, un peu plus extensif… et beaucoup moins cher ». Les deux lectures se rejoignent : ce n’est pas l’hectare qui est trop cher, c’est l’unité de vente.

Les aides se capitalisent-elles en France ? Les études européennes trouvent une capitalisation notable dans les loyers ; l’étude INRA de 2008 n’en trouvait pas d’effet fort sur le prix des terres françaises, et pointait la valeur de l’exploitation entière. Le statut du fermage, en bloquant la première porte, a pu reporter la capitalisation vers la reprise, où elle échappe à la mesure. C’est notre hypothèse ; aucune étude française récente ne la teste.

Pourquoi la terre est-elle bon marché ? Pour la mission d’information de 2018, « le contrôle de la puissance publique et l’encadrement du montant des fermages » expliquent un prix resté faible par rapport à la Belgique, à l’Allemagne ou aux Pays-Bas. D’autres facteurs jouent sans doute ; aucune étude consultée ne sépare leur part.

Ce que les chiffres officiels ne mesurent pas. Le prix publié porte sur les terres et prés non bâtis de plus de 70 ares : il ne dit rien du bâti, qui fait souvent l’essentiel d’une installation. Le prix de cession des DPB, le montant des pas-de-porte et la valeur de reprise des exploitations ne sont suivis par aucune série. Le marché des parts sociales est observé en surfaces, non en prix à l’hectare. Enfin, la moyenne nationale du revenu agricole mêle des exploitations qui n’ont ni le même besoin de terre ni le même accès aux aides.

Ce qui nous donnerait tort

Ce que l’outil public fait bien. Sur le prix, la régulation française tient. L’hectare coûte moins de la moitié de la moyenne européenne et moins de dix années de revenu, contre quatorze à dix-huit dans l’Union. Son prix réel baisse depuis 2016. Le loyer reste l’un des plus bas d’Europe, et la décote des terres louées permet au fermier d’acheter moins cher le sol qu’il cultive. La SAFER oriente chaque année du foncier vers 1 400 à 1 500 entrant·es, dont sept sur dix hors cadre familial. Pour l’économiste Jacques Mathé, entendu par la mission de 2018, les dispositifs de régulation, « malgré leurs défauts, sont parvenus à maintenir les prix des terres relativement bas ». Sur ce point, la thèse de l’annuaire est contredite : la terre française ne s’éloigne pas des paysan·nes par son prix à l’hectare.

Ce qui nous donnerait tort sur le reste. Si l’on montrait que les pas-de-porte sont rares, que la valeur de reprise des exploitations ne contient pas la valeur capitalisée des aides, et que les installations échouent pour d’autres raisons que le coût d’entrée (formation, logement, revenu, débouchés), alors « inaccessible » serait de trop. La seconde moitié du titre reposerait sur la taille des fermes transmises (étude E03) et sur la transmission (étude E01), non sur le prix. Une enquête sur les montants réellement payés à la reprise, que ni la Cour des comptes ni la profession n’ont pu fournir, permettrait de trancher.

Ce que la libération change

Notre jugement : la libération ne gagne rien à surenchérir sur un marché que la régulation tient déjà bas. Elle sert là où la valeur fuit, à la reprise. Une terre portée par un propriétaire non spéculatif ne se revend pas, son bail ne se monnaie pas au départ du fermier, et ses bâtiments ne servent pas à loger un pas-de-porte. Chaque montage du corpus ferme une ou plusieurs des trois portes, avec son propre point de capture.

Ne jamais revendre. Au Larzac, l’État garde la propriété d’environ 6 300 hectares et en confie l’usage, par bail emphytéotique de 99 ans, à la Société civile des terres du Larzac, qui attribue des baux de long terme ; la fiche de l’annuaire note une hausse du nombre de paysan·nes. L’entrant ne paie ni la terre ni l’accès au bail. Le point de capture : l’échéance de 2083, dont la reconduction dépendra d’une volonté publique future (dossier).

Sortir la terre du patrimoine. À la Ferme de Pommiers, en Chartreuse, les cédant·es ont engagé la donation de leur ferme à la Fondation Terre de Liens, qui a aussi acquis par dons six hectares de prairie complémentaires ; le GAEC des Bergers de la Sure l’exploite par bail rural (dossier). La reprise suivante n’aura pas de prix foncier. Le point de capture : selon les fiches de l’annuaire, la gouvernance de la fondation est descendante, aucun dispositif statutaire ne donne voix délibérative aux paysan·nes installé·es, et une clause d’inaliénabilité parcelle par parcelle n’est pas détaillée.

Acheter par l’épargne, louer au fermage. La Foncière Terre de Liens a acquis en 2013 la Chaudeau, 3,66 hectares et environ 1 200 m² de bâtiments près de Toul, par une souscription d’environ 160 000 euros. Au prix moyen national, la terre seule vaudrait de l’ordre de 24 000 euros (calcul actitude.org) : l’essentiel du coût tient au bâti, pas à l’hectare. Aux Petites Berouettes, en Ille-et-Vilaine, la collecte visait environ 47 700 euros pour couvrir 60 % du prix d’une ferme d’environ sept hectares, travaux et frais compris. La foncière basque Lurzaindia porte environ 486 hectares pour quelque 41 exploitant·es. Le point de capture est commun à ces foncières et aux GFA mutuels : des actions ou parts cessibles, dont la revalorisation, quand elle existe, laisse une part de la valeur foncière captable.

Essayer avant d’acheter. Au domaine de Toussacq, propriété de la Foncière Terre de Liens, la coopérative Les Champs des Possibles héberge des porteur·ses de projet en test d’activité d’un à trois ans ; le réseau RENETA fédère ces espaces-test. Ils réduisent le risque d’une reprise coûteuse. Le point de capture : l’usage est transitoire, et l’installation durable reste à financer ailleurs.

Le coût de la libération. Au prix moyen de 2025, les 37 hectares d’une installation de jeune représentent environ 240 000 euros de foncier nu. Une libération qui achète remplace la dette de l’entrant par l’épargne, le don ou l’argent public. Une libération qui ne rachète pas (propriété publique conservée, bail long, donation) coûte moins, mais dépend d’un propriétaire qui renonce à vendre. Dans les deux cas, ce qu’elle retire durablement, c’est la valeur de reprise que chaque génération faisait payer à la suivante (bilan comparé : étude E18).

Leviers

Pour les collectifs

  • Répondre aux appels à candidatures des SAFER. Toute vente où la SAFER intervient fait l’objet d’un appel à candidatures affiché en mairie au moins quinze jours (Cour des comptes). Démarche : suivre ces affichages et se faire connaître avec un projet écrit. Ordre de coût : le prix local, que le barème indicatif permet d’anticiper.
  • Tester avant de reprendre. Un espace-test permet d’éprouver un projet sans acheter. Démarche : contacter un membre du réseau RENETA, comme Les Champs des Possibles à Toussacq.
  • Refuser le pas-de-porte. Faire évaluer le matériel et les bâtiments repris par un tiers, et faire constater par acte, avec un·e notaire, ce qui est payé et pourquoi. Une somme exigée pour l’accès au bail est un délit : en cas de pression, consulter un·e avocat·e.

Pour les élu·es

  • Porter le foncier le temps de l’installation. Une collectivité peut conventionner avec la SAFER un stockage ou un portage à moyen terme, ou appuyer un fonds de portage. Ordre de coût : le prix local et les frais de portage. Acte engageant : délibération, convention, et notaire pour toute acquisition. Exemple de propriété publique conservée : Larzac.
  • Moduler la DJA vers les entrant·es. Depuis 2023, les régions gèrent la DJA. Démarche, pour les élu·es régionaux : renforcer la modulation pour les installations hors cadre familial et pour les projets qui reprennent du bâti, et suivre le non-recours, qui touchait environ la moitié des éligibles selon la Cour des comptes.
  • Ne pas vendre ce qui est public. Louer une terre communale à long terme (bail rural ou emphytéotique) plutôt que la céder, et inscrire sa vocation agricole dans une délibération. Acte engageant : délibération et bail rédigé avec un·e notaire.

Pour les citoyen·nes

  • Financer la sortie du marché en connaissance de cause. Un don à une fondation retire durablement la terre ; une action de foncière ou une part de GFA mutuel reste cessible. Démarche : lire les statuts (revalorisation, prix de rachat, dévolution) avant de souscrire. Exemples de porteurs : Fondation Terre de Liens, GFA mutuels.
  • Documenter ce qui ne se mesure pas. Pas-de-porte, reprise surévaluée, droits à paiement cédés à part : vos retours sont versés au journal de l’étude via la page Suggérer.

Pour les cédant·es et propriétaires

  • Céder la ferme sans péage. Transmettre le bail et les droits à paiement sans exiger de somme pour l’accès, et vendre le matériel à sa valeur réelle. Démarche : inventaire évalué par un tiers, acte chez un·e notaire.
  • Vendre à un porteur qui ne revendra pas. Proposer la terre à une foncière solidaire, une collectivité ou une fondation, ou passer par l’appel à candidatures de la SAFER, plutôt que de la vendre au plus offrant. Exemple : la Chaudeau.
  • Donner la terre. Une fondation reconnue d’utilité publique peut recevoir la pleine propriété ou la seule nue-propriété, le donateur gardant l’usufruit de son vivant ; la terre sort des successions et des reprises futures. Acte engageant : notaire et conseil fiscal. Exemples : Fondation Terre de Liens, Ferme de Pommiers.

Question ouverte

Si la régulation a gagné la bataille du prix à l’hectare, qui mènera celle de la valeur de reprise, que personne ne mesure et que chaque génération d’entrant·es continue de payer ?

Dans l'annuaire

Les montages et les lieux du corpus mobilisés par cette étude, avec leur palier de libération.

Outils de libération qui répondent

  • Régulation publique
  • Propriété publique
  • Fondation, fonds de dotation
  • Foncière et épargne solidaire
  • GFA mutuel ou citoyen
  • Bail long et protecteur
  • Portage foncier et espace-test

Études liées

Les mots de cette étude

Sources

Toutes les sources citées dans le texte, consultées au 10 octobre 2026. Les associations et ONG françaises sont citées comme acteurs, jamais comme sources (méthode de la section).

Sources officielles et statistique publique

Textes juridiques et décisions

Centres de recherche et expertises

Publications académiques

Sources européennes et internationales

Opérateurs du système (données signalées comme telles)

Pour aller plus loin

  • Bertrand Hervieu, François Purseigle, Une agriculture sans agriculteurs. La révolution indicible, Presses de Sciences Po, 2022
  • François Purseigle, Geneviève Nguyen, Pierre Blanc (dir.), Le nouveau capitalisme agricole. De la ferme à la firme, Presses de Sciences Po, 2017
  • Pierre Bitoun, Yves Dupont, Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique, L'Échappée, 2016

Retours de terrain

Aucun retour de terrain n'est encore intégré : cette étude est une analyse documentaire. Vous agissez sur ce terrain — collectif, cédant·e, élu·e, chercheur·e — et vous la contredisez ou la complétez ? Écrivez-nous : chaque retour intégré est daté ici.

Journal des modifications

  1. 10 octobre 2026v1Première version (analyse documentaire).

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