TL Terres Libérées Annuaire critique des montages de libération des terres en France.

Enjeux · II. Posséder et accumuler · E03

Les fermes s'agrandissent, et le travail passe à d'autres mains

Pourquoi la France compte-t-elle quatre fois moins de fermes qu'en 1970, et qui y travaille désormais ?

Une ferme laitière de plaine s'arrête. Ses prairies partent à deux voisins céréaliers, ses bâtiments se vident, la maison reste à la famille. Sur l'exploitation voisine, une entreprise de travaux sème et récolte ; le chef d'exploitation, lui, travaille ailleurs. Rien d'illégal, rien de spectaculaire : c'est ainsi que la France est passée de 1,6 million de fermes à moins de 400 000. Cette étude mesure ce mouvement, montre par quels actes il passe, et dit ce qu'il change pour celles et ceux qui travaillent la terre.

390 000exploitations en France métropolitaine en 2020, contre 1,59 million en 1970Agreste, Primeur n° 13, octobre 2022 (recensements agricoles)
69 hade surface agricole utilisée en moyenne par exploitation en 2020, contre 19 ha en 1970Agreste, Primeur n° 13, octobre 2022
1 sur 10exploitations (hors micro) a 200 ha ou plus et tient un tiers des terres agricoles (2023)Agreste, Primeur n° 2, juin 2025 (ESEA 2023)
24 %du travail agricole fourni par des salarié·es permanent·es non familiaux en 2023, contre 19 % en 2010 (hors micro)Agreste, Primeur n° 2, juin 2025 (ESEA 2023)
61,8 %des chef·fes d'exploitation exercent en société en 2025 ; le cap des 50 % est franchi depuis 2009MSA, Les chiffres utiles de la MSA, édition 2026

Le constat

Le stock. En 1970, la France métropolitaine comptait 1 587 600 exploitations agricoles, selon l’Insee. Elle en comptait 389 800 au recensement de 2020, selon l’Agreste : le nombre a été divisé par quatre. La surface agricole utilisée (SAU), elle, n’a presque pas bougé entre 2010 et 2020 (26,7 millions d’hectares contre 27,0) : la terre a changé de mains. La surface moyenne d’une exploitation est passée de 19 hectares en 1970 à 69 hectares en 2020, rappelle le Centre d’études et de prospective du ministère.

Figure 1 Près de quatre fermes sur cinq ont disparu depuis 1970, et la baisse continue
Près de quatre fermes sur cinq ont disparu depuis 1970, et la baisse continueLe nombre d'exploitations de France métropolitaine passe de 1,59 million en 1970 à 390 000 en 2020, puis à 349 600 en 2023 : il baisse à chaque relevé, sans exception.05001 0001 5002 000milliers d'exploitations1970197919882000201020231970 — Exploitations (milliers) : 1 588 milliers d'exploitations1979 — Exploitations (milliers) : 1 263 milliers d'exploitations1988 — Exploitations (milliers) : 1 017 milliers d'exploitations2000 — Exploitations (milliers) : 664 milliers d'exploitations2010 — Exploitations (milliers) : 490 milliers d'exploitations2020 — Exploitations (milliers) : 390 milliers d'exploitations2023 — Exploitations (milliers) : 350 milliers d'exploitations350
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anneeExploitations (milliers)
19701 588
19791 263
19881 017
2000664
2010490
2020390
2023350

Source : Agreste, recensements agricoles 1970-2020 (Primeur n° 13, 2022) et ESEA 2023 (Primeur n° 2, 2025) · données (CSV) · France métropolitaine, hors structures gérant des pacages collectifs. Années de recensement (intervalles inégaux) ; 2023 : enquête par sondage sur la structure des exploitations (ESEA), microexploitations comprises. Valeurs 1970-2020 arrondies au millier par la source.

Le flux. La baisse a ralenti (−3,0 % par an entre 2000 et 2010, −2,3 % entre 2010 et 2020), puis s’est accélérée. L’enquête sur la structure des exploitations de 2023, menée par sondage, dénombre 349 600 exploitations en métropole, environ 40 000 de moins qu’en 2020, soit −3,6 % par an. L’Agreste attribue l’essentiel de cette accélération aux microexploitations, dont beaucoup ont cessé quand la PAC a réservé ses aides, en 2023, aux « agriculteurs actifs » et exclu le cumul avec une retraite après 67 ans. Hors microexploitations, le rythme reste celui de la décennie précédente : −1,7 % par an.

Figure 2 En cinquante ans, la ferme moyenne a gagné cinquante hectares
En cinquante ans, la ferme moyenne a gagné cinquante hectaresLa surface agricole utilisée moyenne d'une exploitation passe de 18,8 hectares en 1970 à 68,6 hectares en 2020 ; la hausse s'accélère à partir de 1988.020406080ha par exploitation1970197919882000201020201970 — SAU moyenne (ha) : 18,8 ha par exploitation1979 — SAU moyenne (ha) : 23,4 ha par exploitation1988 — SAU moyenne (ha) : 28,1 ha par exploitation2000 — SAU moyenne (ha) : 42 ha par exploitation2010 — SAU moyenne (ha) : 55 ha par exploitation2020 — SAU moyenne (ha) : 68,6 ha par exploitation68,6
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anneeSAU moyenne (ha)
197018,8
197923,4
198828,1
200042
201055
202068,6

Source : Agreste, recensements agricoles (Primeur n° 13, 2022, données du graphique 1) · données (CSV) · France métropolitaine, hors pacages collectifs, exploitations sans SAU comprises. Valeurs arrondies au dixième depuis le fichier de données de la source.

Qui grossit. Toutes les tailles ne reculent pas. Entre 2010 et 2020, seules les grandes exploitations (plus de 250 000 euros de production brute standard) ont vu leur nombre augmenter. En 2020, elles représentent une exploitation sur cinq, cultivent 136 hectares en moyenne, tiennent près de 40 % du territoire agricole et mobilisent 45 % de la force de travail, selon l’Agreste. Les microexploitations, à l’inverse, perdent 31 % de leur effectif en dix ans et ne valorisent plus que 5 % des surfaces.

Le découpage par surface dit la même chose. Hors microexploitations, le nombre de fermes de 200 hectares ou plus est passé de 20 547 en 2010 à 29 485 en 2023 ; il progresse de 2,8 % par an, soit environ 780 fermes de plus chaque année depuis 2020. Ces fermes représentent une exploitation sur dix et un tiers des terres agricoles métropolitaines en 2023, d’après l’ESEA 2023. Les fermes de 25 à 75 hectares, elles, perdent 3 100 unités par an.

Figure 3 Seules les fermes de plus de 125 hectares sont plus nombreuses qu'en 2010
Seules les fermes de plus de 125 hectares sont plus nombreuses qu'en 2010Entre 2010 et 2023, le nombre d'exploitations de 25 à 75 hectares tombe de 118 200 à 73 900, tandis que celui des fermes de 200 hectares ou plus passe de 20 500 à 29 500 ; les fermes de 125 à 200 hectares progressent légèrement.201020202023025 00050 00075 000100 000125 000exploitationsMoins de 5 haMoins de 5 ha — 2010 : 33 852 exploitationsMoins de 5 ha — 2020 : 28 456 exploitationsMoins de 5 ha — 2023 : 28 381 exploitations5 à 25 ha5 à 25 ha — 2010 : 55 380 exploitations5 à 25 ha — 2020 : 41 768 exploitations5 à 25 ha — 2023 : 38 522 exploitations25 à 75 ha25 à 75 ha — 2010 : 118 211 exploitations25 à 75 ha — 2020 : 83 170 exploitations25 à 75 ha — 2023 : 73 895 exploitations75 à 125 ha75 à 125 ha — 2010 : 70 296 exploitations75 à 125 ha — 2020 : 61 025 exploitations75 à 125 ha — 2023 : 56 989 exploitations125 à 200 ha125 à 200 ha — 2010 : 42 665 exploitations125 à 200 ha — 2020 : 45 917 exploitations125 à 200 ha — 2023 : 46 151 exploitations200 ha ou plus200 ha ou plus — 2010 : 20 547 exploitations200 ha ou plus — 2020 : 27 132 exploitations200 ha ou plus — 2023 : 29 485 exploitations
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tranche_sau201020202023
Moins de 5 ha33 85228 45628 381
5 à 25 ha55 38041 76838 522
25 à 75 ha118 21183 17073 895
75 à 125 ha70 29661 02556 989
125 à 200 ha42 66545 91746 151
200 ha ou plus20 54727 13229 485

Source : Agreste, RA 2010 et 2020, ESEA 2023 (Primeur n° 2, juin 2025, données du graphique 2) · données (CSV) · France métropolitaine, hors microexploitations (production brute standard inférieure à 25 000 euros), aux coefficients de PBS « 2020 ».

Comment la terre se répartit. En 2020, la moitié des exploitations les plus petites (moins de 35 hectares) n’exploite que 7 % de la SAU ; les 5 % les plus grandes (plus de 214 hectares) en mettent en valeur 25 %. Le coefficient de Gini de la surface atteint 0,60, selon le Centre d’études et de prospective. Mais cette répartition inégale n’a presque pas bougé depuis 1970 : le coefficient n’était inférieur que de 0,03 point en 1970, et légèrement supérieur en 2000 et 2010. Les surfaces libérées par les fermes disparues ne sont pas allées en priorité aux plus grandes ; les exploitations restantes se sont agrandies à peu près au même rythme, quelle que soit leur taille.

Ce qui se concentre vraiment : le travail. Selon le même Centre d’études et de prospective, le coefficient de Gini de la main-d’œuvre est passé de 0,38 en 1970 à 0,42 en 2020 ; en 2020, 25 % des exploitations mobilisent 61 % du travail agricole, contre 49 % en 1970 ; un quart de la main-d’œuvre tient dans 4 % des exploitations, contre 9 % en 1970.

Et ce travail change de statut. Entre 2010 et 2020, le travail des chef·fes et coexploitant·es est passé de 445 800 à 391 200 équivalents temps plein (ETP), celui des familles de 86 700 à 53 700, tandis que celui des salarié·es permanent·es non familiaux montait de 127 900 à 138 300 et celui des entreprises de travaux et Cuma de 11 700 à 16 100, selon l’Insee. Depuis 2020, hors microexploitations, la part des chef·fes recule encore, de 57 % à 53 %, et le travail externalisé auprès d’une ETA ou d’un autre prestataire atteint l’équivalent de 35 000 emplois à temps plein, contre 22 500 en 2020 (ESEA 2023).

Figure 4 Les chef·fes et leurs familles fournissent une part décroissante du travail
Les chef·fes et leurs familles fournissent une part décroissante du travailLa part du travail fournie par les chef·fes d'exploitation et coexploitant·es recule de 58,8 % en 2010 à 53,3 % en 2023, celle des familles de 11,1 % à 7,2 %, tandis que les salarié·es permanent·es passent de 18,7 % à 23,7 % et les saisonnier·es de 11,4 % à 15,8 %.Chef·fes et coexploitant·esFamille (permanents)Salarié·es permanent·es non familiauxSaisonnier·es et occasionnel·les020406080100% du volume de travail (ETP)20102010 — Chef·fes et coexploitant·es : 58,8 % du volume de travail (ETP)2010 — Famille (permanents) : 11,1 % du volume de travail (ETP)2010 — Salarié·es permanent·es non familiaux : 18,7 % du volume de travail (ETP)2010 — Saisonnier·es et occasionnel·les : 11,4 % du volume de travail (ETP)20202020 — Chef·fes et coexploitant·es : 57,3 % du volume de travail (ETP)2020 — Famille (permanents) : 8 % du volume de travail (ETP)2020 — Salarié·es permanent·es non familiaux : 22,3 % du volume de travail (ETP)2020 — Saisonnier·es et occasionnel·les : 12,3 % du volume de travail (ETP)20232023 — Chef·fes et coexploitant·es : 53,3 % du volume de travail (ETP)2023 — Famille (permanents) : 7,2 % du volume de travail (ETP)2023 — Salarié·es permanent·es non familiaux : 23,7 % du volume de travail (ETP)2023 — Saisonnier·es et occasionnel·les : 15,8 % du volume de travail (ETP)
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anneeChef·fes et coexploitant·esFamille (permanents)Salarié·es permanent·es non familiauxSaisonnier·es et occasionnel·les
201058,811,118,711,4
202057,3822,312,3
202353,37,223,715,8

Source : Agreste, RA 2010 et 2020, ESEA 2023 (Primeur n° 2, juin 2025, données du graphique 4) · données (CSV) · France métropolitaine, hors microexploitations. Hors prestations de service (ETA, Cuma), qui représentent en plus l'équivalent de 35 000 emplois à temps plein en 2023 contre 22 500 en 2020.

Vu des caisses sociales, le basculement est ancien. Le nombre d’actif·ves non salarié·es du régime agricole a été divisé par deux en trente ans ; la parité avec les salarié·es date de 2003 ; en 2025, les non-salarié·es (423 111) ne pèsent plus que 33,5 % des actif·ves du régime, dont 838 778 salarié·es fin 2024, parmi lesquel·les 325 800 dans les exploitations de culture et d’élevage, selon les Chiffres utiles 2026. Ce salariat est précaire : 63,7 % des contrats agricoles sont à durée déterminée, et parmi plus de 1,8 million de personnes ayant eu un contrat en 2024, plus d’un quart a cumulé trente jours de travail au plus.

À l’échelle européenne. La France compte peu de très petites fermes : 18,5 % de ses exploitations ont moins de 5 hectares, contre 62,4 % dans l’Union, d’après les données d’Eurostat pour 2020. Sa ferme moyenne mesure 69,6 hectares, contre 17,1 dans l’Union et 63,2 en Allemagne. Et 67,8 % de sa surface agricole est tenue par des exploitations de 100 hectares ou plus, contre 51,8 % pour l’ensemble de l’Union.

Figure 5 La France est parmi les pays où les grandes fermes tiennent le plus de terre
La France est parmi les pays où les grandes fermes tiennent le plus de terreEn 2020, les exploitations de 100 hectares ou plus tiennent 67,8 % de la surface agricole en France, contre 61,7 % en Allemagne, 51,8 % dans l'Union européenne, 27,1 % en Italie et plus de 80 % en Slovaquie, Tchéquie et Estonie.020406080100SlovaquieSlovaquie — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 88,6 % de la surface agricole utilisée88,6TchéquieTchéquie — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 86,4 % de la surface agricole utilisée86,4EstonieEstonie — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 80 % de la surface agricole utilisée80DanemarkDanemark — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 75,3 % de la surface agricole utilisée75,3BulgarieBulgarie — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 75,1 % de la surface agricole utilisée75,1FranceFrance — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 67,8 % de la surface agricole utilisée67,8HongrieHongrie — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 65 % de la surface agricole utilisée65SuèdeSuède — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 62,8 % de la surface agricole utilisée62,8AllemagneAllemagne — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 61,7 % de la surface agricole utilisée61,7PortugalPortugal — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 58,3 % de la surface agricole utilisée58,3EspagneEspagne — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 57,8 % de la surface agricole utilisée57,8Union européenne (27)Union européenne (27) — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 51,8 % de la surface agricole utilisée51,8RoumanieRoumanie — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 47,8 % de la surface agricole utilisée47,8FinlandeFinlande — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 43,3 % de la surface agricole utilisée43,3BelgiqueBelgique — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 29,5 % de la surface agricole utilisée29,5ItalieItalie — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 27,1 % de la surface agricole utilisée27,1Pays-BasPays-Bas — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 26,7 % de la surface agricole utilisée26,7PolognePologne — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 23,1 % de la surface agricole utilisée23,1IrlandeIrlande — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 20,7 % de la surface agricole utilisée20,7AutricheAutriche — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 15,1 % de la surface agricole utilisée15,1GrèceGrèce — Part de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%) : 5,3 % de la surface agricole utilisée5,3% de la surface agricole utilisée
Voir les données
paysPart de la SAU dans les fermes de 100 ha ou plus (%)
Slovaquie88,6
Tchéquie86,4
Estonie80
Danemark75,3
Bulgarie75,1
France67,8
Hongrie65
Suède62,8
Allemagne61,7
Portugal58,3
Espagne57,8
Union européenne (27)51,8
Roumanie47,8
Finlande43,3
Belgique29,5
Italie27,1
Pays-Bas26,7
Pologne23,1
Irlande20,7
Autriche15,1
Grèce5,3

Source : Eurostat, ef_m_farmleg, recensements agricoles 2020 · données (CSV) · Part calculée ici en rapportant la SAU des exploitations de 100 ha ou plus à la SAU totale de chaque pays (deux valeurs publiées par Eurostat). Sélection de 20 États membres et de l'Union ; France entière (DOM compris) selon le champ Eurostat.

Outre-mer, les 26 700 exploitations de 2020 mesurent 5 hectares en moyenne et leur nombre a baissé de 11,7 % en trois ans (ESEA 2023) ; la concentration héritée de la plantation relève de l’étude sur l’outre-mer.

Le mécanisme

Le rapport de propriété. L’agrandissement ne passe pas d’abord par l’achat. La majorité de la surface agricole est louée (étude sur la propriété). Une ferme qui grandit reprend surtout des baux, et c’est le bailleur qui choisit le prochain preneur, sous réserve du contrôle des structures. Trois acteurs décident donc de la prochaine affectation d’un hectare : le ou la cédant·e, les bailleurs, les voisins candidats. Celles et ceux qui y travaillent — salarié·es, conjoint·es, saisonnier·es — ne sont parties à aucun de ces actes.

Le moment de bascule : le départ sans repreneur entier. Une étude ancienne du service statistique du ministère, que cite la Cour des comptes en 2023, suivait pendant sept ans les exploitations observées en 2000 : au départ en retraite du chef, la terre restait agricole dans 90 % des cas ; la moitié des fermes étaient reprises entières, l’autre moitié réunies à une exploitation qui s’agrandissait ou réparties entre plusieurs. Elle n’a pas été actualisée depuis. La Cour décrit une « concurrence entre agrandissements et installations reflétant en partie la volonté des cédants dans un cadre régulé par les SAFER et le contrôle des structures ». Le démembrement n’est pas une faute de la règle : c’est son issue ordinaire quand personne ne reprend le tout.

Figure 6 Comment une ferme se démembre entre voisins
Comment une ferme se démembre entre voisins Quand le cédant part sans repreneur pour l'ensemble, la ferme se défait pièce par pièce : ses terres en propriété sont vendues par lots, ses terres louées sont reprises par d'autres preneurs, sa maison est gardée ou vendue à part, ses bâtiments perdent leur usage. Les ventes passent devant la SAFER et les reprises devant le contrôle des structures, mais les terres vont le plus souvent aux voisins qui s'agrandissent. Deux autres issues existent dès le départ : la délégation intégrale des travaux à une entreprise, qui garde la ferme sur le papier alors que l'exploitant ne la conduit plus, et la reprise d'un seul bloc par un porteur hors marché, qui permet une installation. Le cédant part sans repreneur pour le tout Terres en propriété vendues par lots Terres louées nouveaux preneurs Maison gardée ou vendue à part Bâtiments souvent sans usage Filtres publics : SAFER et autorisation d'exploiter Les voisins s'agrandissent la terre reste agricole Un siège sans ferme la ferme n'existe plus Autres issues au départ Délégation intégrale à une ETA : l'exploitant ne conduit plus la ferme Reprise d'un seul bloc par un porteur hors marché, puis une installation

Source : Schéma actitude.org d'après la Cour des comptes (2023) et Nguyen, Purseigle et al. (2022)

L’acte : bail par bail, lot par lot. Le démembrement est une série d’actes séparés, chacun légal : lots vendus, nouveaux baux, maison gardée ou vendue à part, bâtiments sans usage. Chaque acte passe un filtre public — l’information de la SAFER pour les ventes, l’autorisation d’exploiter pour les reprises au-dessus des seuils —, que traite l’étude sur la régulation. Mais aucun filtre ne porte sur la ferme comme ensemble : chacun porte sur un hectare, une vente, un preneur.

La société, outil de l’agrandissement. L’exploitation individuelle recule : 69,7 % des exploitations en 2010, 58,3 % en 2020 ; les EARL passent de 16,0 % à 19,3 %, les GAEC de 7,6 % à 11,0 %, les autres sociétés (SCEA notamment) de 6,7 % à 11,4 %, selon l’Insee. La MSA compte 61,8 % des chef·fes exerçant en société en 2025. La société associe des capitaux, fait entrer et sortir des associé·es sans rompre l’exploitation, et loue la terre à ses propres membres : la part de la SAU louée « auprès des associés » est passée de 14,9 % à 26,6 % entre 2010 et 2020, selon la même source. Ce que ce glissement change pour la prise de contrôle par cession de parts relève de l’étude sur la financiarisation.

La délégation : garder la ferme, céder le travail. Le phénomène le moins visible est la sous-traitance des travaux, que Geneviève Nguyen, François Purseigle et leurs collègues ont mesurée dans Économie et Statistique : six agriculteur·rices sur dix y ont recours sous une forme ou une autre ; le volume de travail apporté par les ETA, Cuma et groupements d’employeurs a presque quadruplé entre 2010 et 2016, de 8 000 à 29 760 unités de travail annuel ; les salarié·es employé·es par une entité autre que l’exploitation (ETA, intérim, prestataires étrangers, groupements) sont passé·es de 76 500 à 227 000 entre 2002 et 2016. La forme extrême est la délégation intégrale : toute une production, voire toute la conduite de l’exploitation, confiée à une entreprise. Confidentielle au début des années 2000, elle concernait en 2016 — année de la dernière mesure publiée par les auteurs — au moins 7 % des exploitations, 12,5 % de celles spécialisées en grandes cultures, soit au moins 26 500 exploitations et 500 000 hectares. Dans le Sud-Ouest, l’Ouest et le Nord-Est, le taux peut atteindre 18 %.

Les auteurs y voient une « dissociation totale entre la propriété des actifs agricoles et leur gestion, où l’agriculteur garde son statut mais ne pilote plus son exploitation ». Ils identifient un profil d’agriculteurs âgés, sans repreneur immédiat, qui « souhaitent ne pas donner l’exploitation en fermage en raison du statut jugé trop contraignant et préfèrent la délégation à une ETA dans l’attente d’une hypothétique reprise, voire une vente future ». La délégation intégrale est donc, elle aussi, un moment de bascule : elle repousse la transmission et confie la terre au travail salarié d’une entreprise — en 2019, 13 893 ETA employaient 89 960 salarié·es, selon les mêmes auteurs.

Suivre l’argent : la prime à l’hectare. Le principal soutien public au revenu agricole est versé à la surface : le règlement européen de 2021 prévoit une « aide de base au revenu » sous la forme d’un « paiement découplé annuel par hectare admissible » (règlement (UE) 2021/2115, art. 21). Chaque hectare repris apporte donc son aide. Le règlement permet aux États de plafonner cette aide ou de la rendre dégressive (art. 17) et prévoit une aide redistributive (art. 29). La France consacre environ 3,5 milliards d’euros sur la programmation 2023-2027, 10 % de ses paiements directs, à ce paiement redistributif destiné à « renforcer le soutien aux petites et moyennes exploitations », indique le résumé de la Commission, qui rappelle que le système « repose sur des paiements par hectare dans l’ensemble du pays ». La PAC agit aussi sur la délégation : Nguyen et ses coauteurs relèvent que les droits à paiement ont conduit « certains agriculteurs à la retraite à préférer déléguer intégralement la gestion de l’exploitation plutôt que de la donner en fermage afin de conserver les subventions ». La capitalisation des aides dans le prix des terres relève de l’étude sur le prix du foncier.

L’agriculture de firme. Au bout de ces mouvements se trouvent des entreprises dont ni le capital ni le travail ne sont familiaux. Le projet AGRIFIRME, coordonné par François Purseigle, les caractérisait par le salariat ou la délégation, un fort investissement financier et un faible ancrage territorial ; Michel Villette, dans sa recension du Nouveau capitalisme agricole, résume : une activité « orientée vers la concentration productive ». Le rapport AgriDinamo, à partir du recensement, isole un groupe de « firmes spécialisées de production, capitalistiquement non familiales et reposant sur quasi-exclusivement du salariat » — grands domaines viticoles, firmes intégrées aux filières porc, volaille, fruits et légumes : 3 % des exploitations étudiées (hors microstructures) en 2020, contre 2 % en 2010. C’est une minorité. Elle croît.

Ce que dit le droit

L’objectif affiché. L’article 20 de la loi n° 2025-268 du 24 mars 2025 fixe à la France l’objectif de compter au moins 400 000 exploitations agricoles et 500 000 exploitant·es. Il ajoute : « pour atteindre cette cible, l’État se donne comme objectif de contrôler les phénomènes d’agrandissement par la régulation de l’ensemble des marchés fonciers » et de « bâtir une stratégie de lutte contre la concentration excessive des terres et leur accaparement ». Ce sont des objectifs de programmation, non contraignants par eux-mêmes ; la France métropolitaine est déjà sous la cible, avec 349 600 exploitations en 2023.

Les outils qui existent. Le contrôle des structures (autorisation préalable d’exploiter au-delà de seuils fixés par un schéma directeur régional, régime issu de 1962 et réformé en 2014, selon la Cour des comptes) et le droit de préemption des SAFER sont les deux instruments qui encadrent l’agrandissement. Ils sont analysés, avec leurs fuites, dans l’étude sur la régulation. Le contrôle des cessions de parts de sociétés (loi n° 2021-1756 du 23 décembre 2021, dite Sempastous) est traité dans l’étude sur la financiarisation. Nous ne les réécrivons pas ici.

La PAC. Le règlement (UE) 2021/2115, en vigueur pour la programmation 2023-2027, attache l’aide de base au revenu à l’hectare admissible déclaré par un « agriculteur actif » (art. 21) ; ses effets sont décrits plus haut.

Les interstices. Trois zones restent peu saisies par le droit foncier. La délégation intégrale : l’exploitant en titre reste le même, la terre ne change ni de propriétaire ni de preneur. Le travail : le droit foncier règle l’accès à la terre, pas l’organisation du travail ; la sous-traitance est une activité commerciale, rappellent Nguyen et ses coauteurs. La société : un même dirigeant peut tenir plusieurs sociétés d’exploitation, et la statistique publique raisonne exploitation par exploitation.

Les angles morts. La loi de 2025 encourage le développement des groupements d’employeurs pour « favoriser l’intégration de nouveaux profils de salariés » (article 20, X) ; elle ne dit rien de la délégation intégrale ni de la place des salarié·es dans la transmission des fermes.

L’histoire longue

L’agrandissement n’est pas une dérive récente : il a été voulu. La Cour des comptes rappelle que les SAFER ont été « créées afin de lutter contre la spéculation foncière, de permettre l’agrandissement des petites exploitations », et que le dispositif de 1962 fixait « des seuils minimaux et maximaux » de surface ouvrant droit à l’autorisation d’exploiter (enquête de 2023). La politique des structures a toujours eu deux faces : agrandir les fermes trop petites, empêcher le cumul des trop grandes. Michel Debatisse appelait ce mouvement une « révolution silencieuse » (1963) ; Henri Mendras publiait en 1967 La Fin des paysans.

Le cadre familial a longtemps tenu : ce que les fermes ne pouvaient faire seules, elles le faisaient ensemble, en Cuma, pendant la modernisation des années 1960 à 1980. Nguyen et ses coauteurs montrent ensuite une inversion des courbes : les créations de Cuma reculent, celles d’entreprises de travaux agricoles montent, marquant « une rupture importante de logique de service, entre le collectif et le marchand » (Économie et Statistique, 2022). La concentration du travail date elle aussi des années 1990, selon le Centre d’études et de prospective.

Le salariat a suivi la même pente, avec une part croissante de travailleur·ses étranger·es. La part des étranger·es parmi les salarié·es en CDD est passée de 12 % à 21 % entre 2002 et 2016, et atteint 40 % parmi les saisonnier·es, d’après le Centre d’études et de prospective, qui décrit des flux pendulaires, notamment dans la région méditerranéenne, et note que près de 60 % de la main-d’œuvre étrangère provient de pays tiers comme le Maroc et la Tunisie.

Bertrand Hervieu et François Purseigle ont donné à l’ensemble un nom en écho à Debatisse : une « révolution indicible ». Indicible parce que le discours public parle encore d’exploitations familiales quand la réalité est faite de sociétés, de salarié·es et de prestataires (recension de García de Azcárate). Ce qui a été tenté pour freiner ce mouvement — plafonds de cumul, préemption, aides à l’installation, paiement redistributif — l’a ralenti ; aucune de ces mesures ne l’a inversé.

Ce qu’on sait, ce qu’on estime, ce qui se discute

Ce qu’on sait

Le nombre d’exploitations baisse à chaque relevé depuis 1970 ; la surface moyenne a été multipliée par 3,6. Les fermes de 200 hectares ou plus sont les seules à croître vite, et tiennent un tiers des terres en 2023. Le travail des chef·fes et des familles recule au profit des salarié·es, des saisonnier·es et des prestataires. Les formes sociétaires sont majoritaires chez les chef·fes. La France a une structure de grandes exploitations, par comparaison avec la moyenne européenne.

Ce qui se discute

Concentration ou agrandissement homothétique ? Puisque l’inégalité de la répartition de la terre n’a pas augmenté depuis 1970, on peut parler d’agrandissement plus que de concentration au sens strict. Les auteurs ajoutent eux-mêmes deux réserves : l’homogénéité nationale « pourrait masquer des situations plus contrastées » selon les territoires et les productions, et « la concentration du foncier [peut passer] par d’autres leviers (par exemple par la constitution de holdings détenant plusieurs exploitations) ». La statistique, note Michel Villette, « ne sait pas distinguer entre gestionnaires et propriétaires ».

Fin des agriculteurs, ou coexistence ? Hervieu et Purseigle ne décrivent pas un modèle unique qui en chasserait un autre : ils envisagent un horizon de coexistence entre grandes exploitations très équipées et petites et moyennes fermes plus ancrées dans leurs territoires. AgriDinamo confirme que les firmes non familiales restent une minorité. La question n’est pas tant la disparition des paysan·nes que leur statut : chef·fe, associé·e, salarié·e, donneur d’ordre.

La délégation, sortie ou recentrage ? Nguyen et ses coauteurs distinguent une délégation « par recentrage », choisie par des agriculteur·rices plutôt jeunes qui confient les cultures pour se consacrer à l’élevage ou à la transformation, et une délégation « par abandon », qui touche tout l’atelier. Les auteurs parlent eux-mêmes d’« irrationalités économiques » que leurs données ne permettent pas encore d’expliquer.

Ce que les chiffres officiels ne mesurent pas. Le recensement compte des exploitations, pas des fermes ni des groupes. Il ne dit pas combien d’exploitations ont le même dirigeant ou le même actionnaire. Il ne sait pas qui conduit réellement une ferme déléguée, ni, depuis l’étude citée par la Cour des comptes, quelle part des terres libérées va à l’installation. La MSA compte des contrats, pas les conditions de logement ou de travail des saisonnier·es. Et l’effet de la concentration sur le vivant — haies, prairies, rotations — n’est pas mesuré à l’échelle de l’exploitation dans ces séries : le Centre d’études constate seulement que les fermes se spécialisent (35 % des exploitations n’ont plus qu’un seul atelier significatif en 2020, contre 19,3 % en 1988), sujet de l’étude sur les sols.

Ce qui nous donnerait tort

Notre thèse serait affaiblie sur trois points.

La terre ne se concentre pas davantage. Le résultat le plus solide du Centre d’études et de prospective va contre le récit d’un accaparement par quelques-uns : la surface est aussi inégalement répartie en 2020 qu’en 1970. Si de prochaines analyses, menées au niveau des groupes et non des exploitations, confirmaient cette stabilité, il faudrait dire que le problème est la disparition des fermes, pas leur concentration.

La France n’est pas moins concentrée que ses voisins — mais elle est moins inégale. On lit souvent que le contrôle des structures a tenu la France à l’écart de la concentration européenne. Les données d’Eurostat ne le confirment pas : 67,8 % de la surface française est tenue par des fermes de 100 hectares ou plus, davantage qu’en Allemagne ou en Espagne. En revanche, le Centre d’études et de prospective situe la France « dans le tiers des États-membres les moins inégalitaires » pour la répartition de la terre : peu de très petites fermes, peu de domaines géants comme en Europe centrale. Ce que la régulation française a peut-être réussi, c’est une agriculture de fermes moyennes devenues grandes, plutôt qu’une agriculture duale. Nous ne pouvons pas, à ce stade, attribuer ce résultat à un outil précis.

Le travail reste majoritairement non salarié. En 2023, chef·fes, coexploitant·es et familles fournissent encore 60 % du volume de travail des exploitations hors micro. Les firmes non familiales ne pèsent que 3 % des exploitations. L’outil public fait aussi des choses bien : la terre libérée reste agricole dans neuf cas sur dix, la statistique publique permet de suivre ces évolutions finement, et la loi de 2025 a fixé, pour la première fois, un objectif chiffré de nombre de fermes.

Ce que la libération change

La libération n’agit ni sur la prime à l’hectare ni sur le marché des services agricoles. Elle répond à un maillon précis : le moment où une ferme, faute de repreneur pour le tout, est découpée. Un porteur hors marché peut acheter d’un bloc ce que le marché vendrait en lots, puis le confier à des personnes qui y travaillent. Dans le corpus, ce geste prend plusieurs formes.

Remettre plusieurs paysan·nes sur une ferme. À Pégarou, en Ariège, la Foncière Terre de Liens a acquis en 2022 environ 32 hectares, confiés par bail rural au GAEC Les Croquants, un collectif de six paysan·nes. Au Jointout, en Bresse, environ 50 hectares rachetés par Terre de Liens en 2011 font vivre un GAEC de six associé·es aux ateliers multiples. C’est l’inverse de la tendance mesurée plus haut : plus de travail par hectare, un travail d’associé·es plutôt que de salarié·es ; le GAEC sert ici à partager la ferme, non à l’agrandir. Limite : la Foncière est une société en commandite par actions ; au Jointout, le véhicule porteur exact n’est pas confirmé publiquement, indiquent les fiches.

Transmettre aux salarié·es. À Magnantru, dans les Deux-Sèvres, la foncière de FEVE a acquis en 2021 les 47 hectares, les bâtiments et une partie du matériel d’une ferme de polyculture-élevage, et l’a confiée par bail rural environnemental à deux ancien·nes salarié·es de la ferme, installé·es en EARL. Le salariat devient ici une voie d’accès à la ferme. Limite : le bail est assorti d’une option d’achat à sept ans, qui peut faire ressortir la terre vers un patrimoine privé.

Garder la ferme entière au départ du cédant. À Riglanne, en Loire-Atlantique, les cédant·es ont fait racheter la moitié des terres par la Foncière dès 2013 ; en 2025, la ferme a été reprise par trois paysannes en GAEC. Limite : seule la moitié des terres est portée hors marché ; l’autre reste exposée au démembrement.

Une grande ferme peut être libérée. À Villarceaux, dans le Vexin, une ferme d’environ 370 hectares appartient à la Fondation Charles Léopold Mayer, qui en a confié l’usage à l’EARL du Chemin Neuf par un commodat de 25 ans, sous charte agroécologique. Limite : le commodat est plus précaire qu’un bail rural, et la non-lucrativité de l’EARL n’est pas établie.

Une propriété publique qui empêche l’agrandissement. Sur le Larzac, l’État a conservé environ 6 300 hectares confiés par bail emphytéotique à la Société civile des terres du Larzac, qui attribue l’usage par baux de long terme ; le nombre de paysan·nes y a augmenté. Chaque départ libère une ferme pour une installation, non pour un voisin (dossier Larzac). Limite : le bail expire en 2083 et le modèle est né d’une décennie de lutte.

Le coût de la libération. Racheter d’un bloc, c’est payer au prix du marché ce que les voisins auraient payé par lots, sans pouvoir compter, pour rembourser, sur un agrandissement. Ce coût, porté par l’épargne, le don ou l’argent public, croît avec la taille de la ferme : le corpus compte surtout des fermes de quelques dizaines d’hectares. Face à 780 fermes de 200 hectares ou plus supplémentaires chaque année, la libération reste une contre-démonstration, pas un contrepoids.

Leviers

Pour les collectifs

  • Reprendre à plusieurs. Monter un GAEC ou une autre société d’associé·es exploitant·es pour reprendre une ferme entière qu’aucun·e candidat·e seul·e ne pourrait reprendre, et la répartir en ateliers plutôt qu’en lots. Statuts à rédiger avec un·e avocat·e ou un·e notaire. Exemples : Jointout, Pégarou.
  • Candidater au moment de la vente, d’un bloc. Surveiller les appels à candidatures de la SAFER et se porter candidat·e pour l’ensemble d’une ferme, en s’appuyant sur un porteur (foncière, fondation, collectivité) qui achète la terre pendant que le collectif finance l’outil.
  • Préférer la Cuma à l’entreprise de travaux. Pour le matériel lourd, mutualiser dans une Cuma plutôt que déléguer à une ETA : le matériel reste une propriété collective des paysan·nes.

Pour les élu·es

  • Tenir une veille foncière. Une commune ou une intercommunalité peut conventionner avec la SAFER pour être informée des ventes et, avec la chambre d’agriculture, repérer les départs sans repreneur. Coût : une convention annuelle et du temps d’animation.
  • Acheter et louer d’un bloc. Acquérir une ferme mise en vente pour la louer par bail rural, éventuellement environnemental, à un collectif ; s’appuyer sur un portage temporaire si le repreneur n’est pas encore trouvé. Acte engageant : délibération, puis acte notarié. Exemple de propriété publique qui installe : Larzac.
  • Peser sur les schémas régionaux. Les seuils du contrôle des structures sont fixés par le schéma directeur régional des exploitations agricoles ; selon l’article 20 de la loi du 24 mars 2025, ces schémas « s’inscrivent en cohérence » avec l’objectif de 400 000 exploitations. Lors de la révision du schéma, les élu·es peuvent demander que ses seuils servent cet objectif (étude sur la régulation).

Pour les citoyen·nes

  • Financer la reprise d’un bloc. Épargner dans une foncière solidaire ou donner à une fondation foncière, en lisant dans les statuts ce que devient la valeur des parts et s’il existe une option d’achat pour le preneur (fiche FEVE, fiche Foncière Terre de Liens). Jamais sans lire les documents de l’émetteur.
  • Signaler une ferme qui va se démembrer à la mairie, à un porteur ou à un espace-test, avec l’accord du cédant.

Pour les cédant·es et propriétaires

  • Transmettre d’un bloc plutôt que par lots. Vendre ou louer l’ensemble à un·e repreneur·se, à un collectif ou à un porteur hors marché, quitte à accepter un prix inférieur à la somme des lots ; à chiffrer avec un·e notaire. Exemple : Riglanne.
  • Penser aux salarié·es. Proposer la reprise à celles et ceux qui travaillent déjà sur la ferme, en s’appuyant sur une foncière pour la terre. Exemple : Magnantru.
  • Préférer un bail à la délégation intégrale. Confier la ferme par bail rural à un·e repreneur·se plutôt que la faire travailler par une entreprise en attendant une vente : le bail installe quelqu’un, la délégation ne fait que différer la décision. Pour un propriétaire bailleur, choisir à la fin d’un bail un·e candidat·e à l’installation plutôt que l’agrandissement du voisin. Actes engageants : à préparer avec un·e notaire.

Question ouverte

Si l’aide publique suit l’hectare et que le travail se loue à l’heure, qu’est-ce qui, dans le droit, garantit encore qu’une ferme soit tenue par celles et ceux qui y travaillent ?

Information juridique générale à jour au 10 octobre 2026, qui ne constitue pas un conseil personnalisé.

Dans l'annuaire

Les montages et les lieux du corpus mobilisés par cette étude, avec leur palier de libération.

Outils de libération qui répondent

  • Foncière et épargne solidaire
  • Fondation, fonds de dotation
  • Propriété publique
  • Bail long et protecteur
  • Coopérative ou association d'usage
  • Régulation publique

Études liées

Les mots de cette étude

Sources

Toutes les sources citées dans le texte, consultées au 10 octobre 2026. Les associations et ONG françaises sont citées comme acteurs, jamais comme sources (méthode de la section).

Sources officielles et statistique publique

Textes juridiques et décisions

Centres de recherche et expertises

Publications académiques

Sources européennes et internationales

Pour aller plus loin

  • François Purseigle, Geneviève Nguyen, Pierre Blanc (dir.), Le nouveau capitalisme agricole. De la ferme à la firme, Presses de Sciences Po, 2017
  • Bertrand Hervieu, François Purseigle, Une agriculture sans agriculteurs. La révolution indicible, Presses de Sciences Po, 2022
  • Henri Mendras, La Fin des paysans, SEDEIS, 1967
  • Michel Debatisse, La Révolution silencieuse. Le combat des paysans, Calmann-Lévy, 1963

Retours de terrain

Aucun retour de terrain n'est encore intégré : cette étude est une analyse documentaire. Vous agissez sur ce terrain — collectif, cédant·e, élu·e, chercheur·e — et vous la contredisez ou la complétez ? Écrivez-nous : chaque retour intégré est daté ici.

Journal des modifications

  1. 10 octobre 2026v1Première version (analyse documentaire).

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