TL Terres Libérées Annuaire critique des montages de libération des terres en France.

Enjeux · IV. Usages concurrents · E08

Le béton avance moins, mais il avance

La France tient-elle sa promesse de diviser par deux la consommation de terres agricoles et naturelles ?

En bordure d'un bourg, un pré loué à un éleveur passe en zone à urbaniser lors de la révision du plan local d'urbanisme. Dix ans plus tard, un lotissement y est mis en chantier. Entre les deux, la parcelle a été vendue au prix du constructible, des dizaines de fois sa valeur agricole. La France a consommé près de 300 000 hectares d'espaces naturels, agricoles et forestiers depuis 2011. Cette étude montre que le rythme a ralenti, pourquoi il ne suffit pas encore, et où se place le geste qui l'arrête.

15 119 had'espaces naturels, agricoles et forestiers consommés en 2024, niveau le plus bas depuis 2011 (donnée provisoire)Cerema, La consommation foncière : état des lieux et enjeux, juin 2026
64 %de l'enveloppe 2021-2031 (la moitié de la consommation 2011-2021) déjà consommés fin 2024 (calcul actitude.org)Cerema, consommation d'ENAF du 1er janvier 2011 au 1er janvier 2025 (data.gouv.fr)
65 %de la consommation d'espaces 2011-2024 destinée à l'habitat, 23 % aux activités, 7 % aux infrastructuresCerema, La consommation foncière : état des lieux et enjeux, juin 2026
8,7 %du territoire (hors Guyane) artificialisé en 2021, dont près de la moitié imperméabiliséeInsee Première n° 2103, mai 2026 (d'après l'OCS GE de l'IGN)

Le constat

Selon la synthèse annuelle du Cerema, publiée en juillet 2026 pour le ministère de la Transition écologique, 15 119 hectares d’espaces naturels, agricoles et forestiers (ENAF) ont été consommés en 2024. C’est le niveau le plus bas calculé depuis 2011, et la première année sous les 16 000 hectares. En 2011, la France en consommait 29 470.

Le recul n’est pas régulier. La série du Cerema, recalculée en 2026 selon une méthode plus stricte, montre une chute de 2011 à 2015, puis un plateau autour de 20 000 hectares par an jusqu’en 2022, puis deux années de baisse. Le Cerema rattache ce dernier mouvement à « une baisse conjoncturelle des mises en chantier ». Les données 2024 sont provisoires.

Figure 1 La consommation de terres a presque été divisée par deux depuis 2011, et l'habitat en prend toujours les deux tiers
La consommation de terres a presque été divisée par deux depuis 2011, et l'habitat en prend toujours les deux tiersLa consommation annuelle d'espaces naturels, agricoles et forestiers passe de 29 470 hectares en 2011 à 15 119 en 2024. Après une baisse jusqu'en 2015, elle stagne autour de 20 000 hectares de 2015 à 2022, puis recule en 2023 et 2024. L'habitat en représente chaque année entre 63 et 66 %, les activités économiques environ un quart.HabitatActivités économiquesRoutes et voies ferréesMixte ou inconnue010 00020 00030 000hectares par an20112011 — Habitat : 19 085 hectares par an2011 — Activités économiques : 6 410 hectares par an2011 — Routes et voies ferrées : 2 332 hectares par an2011 — Mixte ou inconnue : 1 644 hectares par an20122012 — Habitat : 18 160 hectares par an2012 — Activités économiques : 5 506 hectares par an2012 — Routes et voies ferrées : 2 190 hectares par an2012 — Mixte ou inconnue : 1 763 hectares par an20132013 — Habitat : 16 364 hectares par an2013 — Activités économiques : 5 300 hectares par an2013 — Routes et voies ferrées : 1 980 hectares par an2013 — Mixte ou inconnue : 1 529 hectares par an20142014 — Habitat : 14 650 hectares par an2014 — Activités économiques : 4 950 hectares par an2014 — Routes et voies ferrées : 1 581 hectares par an2014 — Mixte ou inconnue : 1 451 hectares par an20152015 — Habitat : 13 109 hectares par an2015 — Activités économiques : 4 645 hectares par an2015 — Routes et voies ferrées : 1 485 hectares par an2015 — Mixte ou inconnue : 1 271 hectares par an20162016 — Habitat : 13 451 hectares par an2016 — Activités économiques : 4 908 hectares par an2016 — Routes et voies ferrées : 1 481 hectares par an2016 — Mixte ou inconnue : 1 137 hectares par an20172017 — Habitat : 13 346 hectares par an2017 — Activités économiques : 4 865 hectares par an2017 — Routes et voies ferrées : 1 950 hectares par an2017 — Mixte ou inconnue : 1 012 hectares par an20182018 — Habitat : 13 473 hectares par an2018 — Activités économiques : 4 941 hectares par an2018 — Routes et voies ferrées : 1 449 hectares par an2018 — Mixte ou inconnue : 1 014 hectares par an20192019 — Habitat : 11 847 hectares par an2019 — Activités économiques : 4 758 hectares par an2019 — Routes et voies ferrées : 1 249 hectares par an2019 — Mixte ou inconnue : 900 hectares par an20202020 — Habitat : 12 938 hectares par an2020 — Activités économiques : 4 283 hectares par an2020 — Routes et voies ferrées : 1 389 hectares par an2020 — Mixte ou inconnue : 939 hectares par an20212021 — Habitat : 12 917 hectares par an2021 — Activités économiques : 4 800 hectares par an2021 — Routes et voies ferrées : 1 438 hectares par an2021 — Mixte ou inconnue : 975 hectares par an20222022 — Habitat : 12 724 hectares par an2022 — Activités économiques : 4 631 hectares par an2022 — Routes et voies ferrées : 1 084 hectares par an2022 — Mixte ou inconnue : 898 hectares par an20232023 — Habitat : 11 903 hectares par an2023 — Activités économiques : 4 381 hectares par an2023 — Routes et voies ferrées : 866 hectares par an2023 — Mixte ou inconnue : 923 hectares par an20242024 — Habitat : 9 682 hectares par an2024 — Activités économiques : 3 906 hectares par an2024 — Routes et voies ferrées : 746 hectares par an2024 — Mixte ou inconnue : 785 hectares par an
Voir les données
anneeHabitatActivités économiquesRoutes et voies ferréesMixte ou inconnue
201119 0856 4102 3321 644
201218 1605 5062 1901 763
201316 3645 3001 9801 529
201414 6504 9501 5811 451
201513 1094 6451 4851 271
201613 4514 9081 4811 137
201713 3464 8651 9501 012
201813 4734 9411 4491 014
201911 8474 7581 249900
202012 9384 2831 389939
202112 9174 8001 438975
202212 7244 6311 084898
202311 9034 381866923
20249 6823 906746785

Source : Cerema, consommation d'ENAF 2011-2025, fichiers fonciers (data.gouv.fr, juillet 2026) · données (CSV) · France entière hors Mayotte. Une année correspond à la période du 1er janvier de l'année au 1er janvier suivant. Séries retraitées en 2026 selon la nouvelle méthode du Cerema (exclusion des parcelles encore déclarées à la PAC, des installations photovoltaïques exemptées et des consommations de moins de 50 m²) ; 2024 est provisoire. Valeurs publiées en m² par commune, sommées et converties en hectares par nos soins ; les totaux correspondent à ceux de la synthèse du Cerema. « Mixte ou inconnue » regroupe les destinations mixte et non renseignée.

Le stock, lui, ne se reconstitue pas. Entre 2011 et 2024, plus de 299 300 hectares ont été consommés. Les deux tiers vont à l’habitat (65 %), près d’un quart aux activités économiques (23 %), 7 % aux infrastructures, le reste à des destinations mixtes ou inconnues (Cerema, juin 2026). Un hectare consommé portait 2 058 m² de surface bâtie en 2011, 2 291 m² en 2023 : on construit un peu plus dense.

Où la terre part

La consommation est très concentrée. D’après le rapport du Cerema sur la période 2011-2024 (décembre 2025), 5,5 % des communes contribuent à 40 % de la consommation nationale. Elle se loge en bordure des aires d’attraction des villes, sur le littoral et dans le couloir rhodanien.

Presque toutes les régions ont ralenti, et inégalement. Nous avons calculé, à partir du jeu de données communal publié par le Cerema sur data.gouv.fr, la moyenne annuelle de chaque région avant et après 2021. La Nouvelle-Aquitaine reste de loin la première consommatrice, avec 2 645 hectares par an sur 2021-2024. Le recul atteint 28 % en Nouvelle-Aquitaine et 27 % en Île-de-France, mais seulement 11 % en Centre-Val de Loire et en Provence-Alpes-Côte d’Azur, 13 % en Bretagne. La Corse et la Guyane consomment davantage qu’avant 2021.

Figure 2 Presque toutes les régions ralentissent, aucune n'a divisé son rythme par deux
Presque toutes les régions ralentissent, aucune n'a divisé son rythme par deuxEntre la moyenne 2011-2020 et la moyenne 2021-2024, la consommation annuelle recule de 33 % en Martinique, 31 % à La Réunion, 28 % en Nouvelle-Aquitaine et 27 % en Île-de-France, mais seulement de 11 % en Centre-Val de Loire et en Provence-Alpes-Côte d'Azur ; elle augmente en Corse et en Guyane. Aucune région n'atteint la division par deux.Moyenne 2011-2020Moyenne 2021-202401 0002 0003 0004 000Nouvelle-AquitaineNouvelle-Aquitaine — Moyenne 2011-2020 : 3 657 hectares par an3 657Nouvelle-Aquitaine — Moyenne 2021-2024 : 2 645 hectares par an2 645Auvergne-Rhône-AlpesAuvergne-Rhône-Alpes — Moyenne 2011-2020 : 2 849 hectares par an2 849Auvergne-Rhône-Alpes — Moyenne 2021-2024 : 2 280 hectares par an2 280OccitanieOccitanie — Moyenne 2011-2020 : 2 651 hectares par an2 651Occitanie — Moyenne 2021-2024 : 2 107 hectares par an2 107Pays de la LoirePays de la Loire — Moyenne 2011-2020 : 1 849 hectares par an1 849Pays de la Loire — Moyenne 2021-2024 : 1 494 hectares par an1 494BretagneBretagne — Moyenne 2011-2020 : 1 694 hectares par an1 694Bretagne — Moyenne 2021-2024 : 1 471 hectares par an1 471NormandieNormandie — Moyenne 2011-2020 : 1 686 hectares par an1 686Normandie — Moyenne 2021-2024 : 1 447 hectares par an1 447Grand EstGrand Est — Moyenne 2011-2020 : 1 484 hectares par an1 484Grand Est — Moyenne 2021-2024 : 1 129 hectares par an1 129Hauts-de-FranceHauts-de-France — Moyenne 2011-2020 : 1 474 hectares par an1 474Hauts-de-France — Moyenne 2021-2024 : 1 156 hectares par an1 156Centre-Val de LoireCentre-Val de Loire — Moyenne 2011-2020 : 1 281 hectares par an1 281Centre-Val de Loire — Moyenne 2021-2024 : 1 141 hectares par an1 141Provence-Alpes-Côte d'AzurProvence-Alpes-Côte d'Azur — Moyenne 2011-2020 : 1 248 hectares par an1 248Provence-Alpes-Côte d'Azur — Moyenne 2021-2024 : 1 107 hectares par an1 107Bourgogne-Franche-ComtéBourgogne-Franche-Comté — Moyenne 2011-2020 : 1 054 hectares par an1 054Bourgogne-Franche-Comté — Moyenne 2021-2024 : 809 hectares par an809Île-de-FranceÎle-de-France — Moyenne 2011-2020 : 878 hectares par an878Île-de-France — Moyenne 2021-2024 : 644 hectares par an644La RéunionLa Réunion — Moyenne 2011-2020 : 236 hectares par an236La Réunion — Moyenne 2021-2024 : 162 hectares par an162CorseCorse — Moyenne 2011-2020 : 205 hectares par an205Corse — Moyenne 2021-2024 : 214 hectares par an214GuadeloupeGuadeloupe — Moyenne 2011-2020 : 165 hectares par an165Guadeloupe — Moyenne 2021-2024 : 121 hectares par an121MartiniqueMartinique — Moyenne 2011-2020 : 133 hectares par an133Martinique — Moyenne 2021-2024 : 89 hectares par an89GuyaneGuyane — Moyenne 2011-2020 : 129 hectares par an129Guyane — Moyenne 2021-2024 : 150 hectares par an150hectares par an
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regionMoyenne 2011-2020Moyenne 2021-2024
Nouvelle-Aquitaine3 6572 645
Auvergne-Rhône-Alpes2 8492 280
Occitanie2 6512 107
Pays de la Loire1 8491 494
Bretagne1 6941 471
Normandie1 6861 447
Grand Est1 4841 129
Hauts-de-France1 4741 156
Centre-Val de Loire1 2811 141
Provence-Alpes-Côte d'Azur1 2481 107
Bourgogne-Franche-Comté1 054809
Île-de-France878644
La Réunion236162
Corse205214
Guadeloupe165121
Martinique13389
Guyane129150

Source : Cerema, consommation d'ENAF 2011-2025 (data.gouv.fr) ; moyennes calculées par actitude.org · données (CSV) · Moyenne annuelle de la consommation d'ENAF sur 2011-2020 (dix ans) et 2021-2024 (quatre ans). Mayotte n'est pas couverte par les fichiers fonciers. Les objectifs régionaux fixés par les Sraddet ne sont pas tous une division uniforme par deux : la comparaison montre un rythme, pas un écart à l'objectif légal de chaque région.

Pour qui l’on bâtit

La question qui décide est celle du besoin. Le Cerema en fait un indicateur : un ménage de plus appelle, en principe, un logement de plus. Or 58 % de la consommation d’espaces se situe dans les communes « détendues » de la zone C, où l’offre de logements couvre la demande. Plus de 7 700 communes ont perdu des ménages entre 2011 et 2022 tout en consommant de l’espace (Cerema, 2026). En rapprochant, dans le même jeu de données, la consommation pour l’habitat et la variation du nombre de ménages mesurée par l’Insee, on obtient un écart net : de 2011 à 2022, la zone C concentre 62 % de la consommation pour l’habitat et 23 % de la hausse du nombre de ménages. Les zones tendues A et A bis accueillent près d’un tiers des nouveaux ménages pour 7 % de la consommation (calcul actitude.org ; le Cerema obtient aussi 62 % pour 2011-2021 dans son analyse du 1er juillet 2026).

Figure 3 Les communes détendues prennent 62 % de l'espace consommé pour l'habitat, pour 23 % des nouveaux ménages
Les communes détendues prennent 62 % de l'espace consommé pour l'habitat, pour 23 % des nouveaux ménagesEntre 2011 et 2022, les communes de zone C, où le marché du logement est détendu, concentrent 61,8 % de la consommation d'espaces pour l'habitat mais seulement 23,2 % de la hausse du nombre de ménages. Les zones tendues A et A bis accueillent près d'un tiers des nouveaux ménages pour 7 % de la consommation.Part de la consommation pour l'habitatPart de la hausse du nombre de ménages020406080% du total FranceA bis (trèstendue)A bis (très tendue) — Part de la consommation pour l'habitat : 0,3 % du total FranceA bis (très tendue) — Part de la hausse du nombre de ménages : 3,2 % du total FranceAA — Part de la consommation pour l'habitat : 6,7 % du total FranceA — Part de la hausse du nombre de ménages : 28,9 % du total FranceB1B1 — Part de la consommation pour l'habitat : 19,7 % du total FranceB1 — Part de la hausse du nombre de ménages : 34,5 % du total FranceB2B2 — Part de la consommation pour l'habitat : 11,6 % du total FranceB2 — Part de la hausse du nombre de ménages : 10,2 % du total FranceC (détendue)C (détendue) — Part de la consommation pour l'habitat : 61,8 % du total FranceC (détendue) — Part de la hausse du nombre de ménages : 23,2 % du total France
Voir les données
zonePart de la consommation pour l'habitatPart de la hausse du nombre de ménages
A bis (très tendue)0,33,2
A6,728,9
B119,734,5
B211,610,2
C (détendue)61,823,2

Source : Cerema, consommation d'ENAF 2011-2025 et variables Insee du recensement (data.gouv.fr) ; calcul actitude.org · données (CSV) · Consommation d'ENAF à destination de l'habitat du 1er janvier 2011 au 1er janvier 2022 et variation du nombre de ménages entre les recensements 2011 et 2022, sommées par zone du zonage ABC renseigné par le Cerema. La consommation précède souvent l'arrivée des ménages : l'écart est un ordre de grandeur, pas une mesure d'efficacité commune par commune.

L’explication tient en partie à la forme urbaine. Le rapport de 2025 rappelle une étude du Cerema de 2022 selon laquelle 51 % de la consommation d’espaces pour l’habitat se fait dans des opérations de moins de 8 logements par hectare. L’Insee le confirme par l’autre bout : en 2021, près de 60 % des surfaces bâties sont occupées par de l’habitat individuel, et une commune rurale à habitat très dispersé compte 2 830 m² artificialisés par habitant, contre 204 m² dans un grand centre urbain.

Ce que cela fait au sol et au climat

La consommation d’espaces mesure un changement d’usage, pas l’état du sol. L’Insee, à partir de l’occupation du sol à grande échelle de l’IGN, estime que 8,7 % du territoire hors Guyane est artificialisé en 2021, soit environ 48 000 km². Près de la moitié de ces surfaces (47,5 %) sont imperméabilisées, par les bâtiments et les chaussées surtout : environ 4 % du territoire.

Le lien avec le climat est double. Un sol transformé « absorbe moins de carbone qu’un sol laissé dans son état original », et l’étalement « entraîne une dépendance aux déplacements motorisés » générateurs d’émissions (Cerema, 2026). Et l’imperméabilisation aggrave ce que le réchauffement rend plus fréquent : la directive européenne sur la surveillance des sols de novembre 2025 relie explicitement l’imperméabilisation à « un risque plus élevé d’inondation » et à « une prévalence plus élevée des îlots de chaleur ».

Le mécanisme

Une terre agricole passe par quatre états avant de devenir lotissement ; la statistique n’enregistre que le dernier.

Le classement. C’est la commune, ou l’intercommunalité, qui décide par son plan local d’urbanisme qu’un champ deviendra « zone à urbaniser ». Rien ne change sur le terrain, tout change dans la valeur. Le propriétaire, souvent un agriculteur retraité ou ses héritier·es, louait jusque-là sa parcelle à un fermier (étude E02). Il détient désormais un terrain à bâtir.

La vente. Un hectare de terre arable valait en moyenne 6 400 euros en France en 2024, soit 0,64 euro le mètre carré (Eurostat). Un terrain constructible se vendait en moyenne 130 euros le mètre carré en juin 2019, de 10 euros dans certaines communes rurales à 610 euros en région parisienne (France Stratégie, 2019). Les deux chiffres ne portent pas sur la même année, mais l’ordre de grandeur est clair : le classement multiplie la valeur d’une quinzaine de fois dans certaines communes rurales à près de mille fois en région parisienne, environ deux cents fois en moyenne (calcul actitude.org). C’est la rente de classement. Elle va au propriétaire qui vend, pas à la collectivité qui a décidé, ni au fermier qui perd son bail.

L’aménagement. Un aménageur viabilise et revend en lots, une entreprise achète pour une zone d’activités, une collectivité pour un équipement.

Le chantier. Ce n’est qu’au début des travaux que la parcelle change de nature fiscale. Et c’est ce changement que le Cerema compte. D’où un décalage de plusieurs années, que le Cerema signale lui-même, « entre la décision d’aménager et la réalisation effective ».

Figure 4 La bascule se joue au classement constructible, pas au chantier
De la terre agricole au chantier : la bascule se joue au classement Une terre agricole devient terrain à bâtir en quatre temps : elle est exploitée, puis classée constructible par le document d'urbanisme, vendue au prix du constructible, et enfin mise en chantier, seul moment que la mesure nationale enregistre. La règle oppose à chaque étape un avis, une enveloppe, une taxe ou une compensation, sans interdire. Une parcelle détenue hors marché par une personne publique, un fonds ou grevée d'une obligation réelle environnementale échappe à la vente au prix du constructible : la bascule n'a pas lieu. 1. La chaîne de la bascule Terre agricole exploitée, souvent louée 0,64 €/m² (2024) Classement en zone constructible par le PLU moment de bascule Vente du terrain au prix du constructible rente de classement Mise en chantier changement de nature fiscale compté par le Cerema 2. Ce que la règle oppose CDPENAF : avis simple, conforme en AOP Enveloppe ZAN : Sraddet, SCoT, PLU garantie de 1 ha Taxes sur la plus-value (CGI, 1529, 1605 nonies) Étude préalable, compensation collective (≥ 5 ha) 3. Sortir la terre du marché Propriété publique Conservatoire du littoral, collectivité de l'eau Fonds de dotation, fondation, foncière qui rachètent Obligation réelle environnementale jusqu'à 99 ans Hors marché : pas de vente au prix du constructible, donc pas de bascule

Source : actitude.org, d'après le code de l'urbanisme, le code rural, le CGI et le Cerema

Le moment de bascule

Le moment décisif est donc le classement, pas le chantier. Une fois la parcelle vendue au prix du constructible, plus personne n’a intérêt à ce qu’elle reste agricole : ni le vendeur, payé ; ni l’acheteur, endetté sur une promesse de construction. Le Cerema l’a mesuré à sa manière : selon une étude publiée en 2024, les zones « à urbaniser » des plans locaux d’urbanisme couvrent environ 145 000 hectares dans 12 051 communes, davantage que l’enveloppe légale de 2021-2031, alors estimée à 121 568 hectares. Si toute la consommation s’y faisait, ce stock représenterait 10,3 années de la consommation actuelle (Cerema, 2024 ; Localtis). Le classement n’explique pas tout : la même étude situe 49,9 % de la consommation en zones urbaines, 37,5 % en zones agricoles et naturelles, et 12,9 % seulement en zones à urbaniser, en précisant que sa méthode tend à surestimer la part des zones agricoles et naturelles.

La même étude ne trouve pas d’effet clair de l’adoption ou de la révision d’un document d’urbanisme sur le rythme de consommation ; un document met quatre à cinq ans à s’élaborer. Le levier réglementaire arrive tard.

Qui travaille sur ces terres

Les chiffres de consommation ne disent pas qui cultivait la parcelle. Sur une terre louée, le preneur perd son bail : en zone urbaine d’un PLU, le propriétaire peut résilier « à tout moment » le bail rural sur les parcelles dont la destination peut changer, et le fermier est indemnisé « comme il le serait en cas d’expropriation » (article L. 411-32 du code rural). Hors zone urbaine, il faut une autorisation administrative. Ni le Cerema ni l’Agreste ne publient, à notre connaissance, le nombre d’exploitations ou d’emplois agricoles touchés chaque année. C’est un angle mort.

Ce que dit le droit

Le régime en vigueur au 10 octobre 2026

Les objectifs. La loi n° 2021-1104 du 22 août 2021, dite Climat et résilience, fixe l’objectif d’absence de toute artificialisation nette des sols en 2050. Pour la première décennie, 2021-2031, elle impose que la consommation d’ENAF soit inférieure à la moitié de celle observée sur les dix années précédentes. Elle définit l’artificialisation comme « l’altération durable de tout ou partie des fonctions écologiques d’un sol » (article L. 101-2-1 du code de l’urbanisme), et la consommation comme « la création ou l’extension effective d’espaces urbanisés » (portail national de l’artificialisation). L’objectif se décline en cascade : schéma régional (Sraddet), schéma de cohérence territoriale, puis plan local d’urbanisme.

Les premiers assouplissements. La loi n° 2023-630 du 20 juillet 2023 garantit à chaque commune une surface de développement d’un hectare, sans condition de densité. Elle sort les grands projets, dits d’envergure nationale ou européenne, de l’enveloppe des régions qui les accueillent, pour les mutualiser à l’échelle nationale ; elle crée une conférence régionale de gouvernance et permet le sursis à statuer sur un projet qui compromettrait l’objectif de 2031 (Sénat, la loi en clair). Le Cerema chiffrait en 2024 le poids de la garantie : au moins 30 976 communes éligibles, environ un quart de l’enveloppe nationale 2021-2031 (Localtis). Les installations photovoltaïques au sol qui respectent certaines conditions techniques ne sont pas comptées (décret n° 2023-1408 du 29 décembre 2023, cité par le Cerema) ; leur cas relève de l’étude E09.

Les tentatives de 2026, censurées. Lors de l’examen de la loi de simplification de la vie économique, les député·es ont adopté le 13 avril 2026 des dispositions qui excluaient du décompte certains projets industriels et permettaient aux collectivités de dépasser de 20 % leur objectif de consommation (Weka, 21 avril 2026). Le Conseil constitutionnel, par sa décision n° 2026-903 DC du 21 mai 2026, a déclaré contraire à la Constitution le paragraphe IV de l’article 35 qui les portait, pour une raison de procédure : ces cavaliers législatifs n’avaient « pas de lien, même indirect » avec le texte initial. Il ne s’est pas prononcé sur le fond, et a validé la qualification possible d’un centre de données en projet d’intérêt national majeur. La loi a été promulguée sous le n° 2026-403 du 26 mai 2026 (dossier législatif du Sénat). Une seconde tentative a connu le même sort : l’article 32 de la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles excluait du décompte des zones artificialisées, dans les documents de planification et d’urbanisme, les constructions et installations nécessaires à l’exploitation agricole. Le Conseil constitutionnel l’a censuré pour la même raison de procédure par sa décision n° 2026-914 DC du 14 août 2026, et la loi a été promulguée sans lui sous le n° 2026-796 du 18 août 2026 (dossier législatif du Sénat).

La proposition de loi Trace, en suspens. Adoptée par le Sénat le 18 mars 2025, la proposition de loi « visant à instaurer une trajectoire de réduction de l’artificialisation concertée avec les élus locaux » a été transmise à l’Assemblée nationale le lendemain (dossier législatif du Sénat). Le texte adopté remplace l’étape de 2031 par une période 2034-2050 et des objectifs fixés pour 2024-2034 par chaque document ; il exclut du décompte pendant quinze ans les sites industriels, les énergies renouvelables, les logements sociaux exigés par la loi et plusieurs équipements publics ; il porte la garantie communale à un hectare par décennie ; il permet à un PLU de dépasser de 20 % son plafond sans justification. Le 24 juin 2026, interrogée en séance au Sénat, la ministre Françoise Gatel a conditionné son inscription à l’Assemblée à un accord préalable entre les deux chambres, en rappelant que les deux tiers des régions avaient déjà révisé leur Sraddet (réponse publiée le 25 juin 2026). Au 10 octobre 2026, le dossier législatif ne mentionne aucune étape nouvelle. Une proposition concurrente, déposée en mai 2025 par les députées Sandrine Le Feur et Constance de Pélichy, maintient l’objectif de 2031 et propose une réforme de la fiscalité locale (Weka, décembre 2025).

Les garde-fous agricoles. La commission départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF), présidée par le préfet, donne un avis sur les documents et certaines autorisations d’urbanisme (article L. 112-1-1 du code rural, modifié en dernier lieu par la loi n° 2025-1129 du 26 novembre 2025). Cet avis est simple, sauf en appellation d’origine protégée où il devient conforme. La compensation agricole collective (article L. 112-1-3, modifié en dernier lieu par la loi n° 2026-796 du 18 août 2026) oblige le maître d’ouvrage d’un grand projet, ou d’une installation agrivoltaïque, à réaliser une étude préalable et à financer des mesures « visant à consolider l’économie agricole du territoire ». Elle ne vise que les projets soumis à étude d’impact systématique qui prélèvent au moins 5 hectares, seuil que le préfet peut abaisser jusqu’à 1 hectare ou relever jusqu’à 10 (article D. 112-1-18).

Les interstices déjà là

Plusieurs outils protègent la terre avant le classement plutôt qu’après. La zone agricole protégée, délimitée par arrêté préfectoral, soumet tout changement d’affectation qui altère durablement son potentiel à l’avis de la chambre d’agriculture et de la commission départementale d’orientation de l’agriculture (article L. 112-2 du code rural). Le périmètre de protection des espaces agricoles et naturels périurbains, créé par le département, ne peut inclure de zone urbaine ou à urbaniser, et toute modification qui en retire un terrain exige, hors exceptions, un décret (articles L. 113-15 à L. 113-19 du code de l’urbanisme). La fiche de Notre-Dame-des-Landes signale que les terres agricoles de la commune sont dans un tel périmètre depuis 2019. Enfin, deux taxes captent une part de la rente de classement : une taxe communale facultative (article 1529 du code général des impôts) et une taxe nationale de 5 à 10 % de la plus-value au-delà d’un rapport de 1 à 10, affectée à un fonds pour l’installation et la transmission agricoles (article 1605 nonies).

Les angles morts

Le droit compte des hectares, pas des sols. Un hectare de limon profond et un hectare de lande pèsent pareil dans l’enveloppe. La compensation agricole compense une perte économique, pas une surface : le rapport de la mission d’information de l’Assemblée nationale de 2018 relevait déjà, après le CGAAER, qu’elle peut conduire « à directement compenser financièrement des projets sans suffisamment tenter de les éviter ou de les réduire », et jugeait le seuil de 5 hectares « inadapté ». Quant à l’Europe, la directive (UE) 2025/2360 organise la surveillance de l’imperméabilisation et de l’enlèvement des sols, selon une « approche progressive », sans fixer aux États d’objectif contraignant de réduction.

L’histoire longue

La sobriété foncière n’est pas née avec le ZAN. La loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains de 2000 a créé les schémas de cohérence territoriale ; la loi « Grenelle 2 » de 2010 a inscrit dans les documents d’urbanisme « une utilisation économe des espaces naturels » ; la loi d’avenir pour l’agriculture de 2014 a créé les CDPENAF et la compensation agricole (rapport d’information n° 1460, 2018). L’observatoire national chargé de mesurer la consommation d’espaces agricoles n’a tenu que trois réunions plénières entre 2013 et 2016.

En 2013, la Cour des comptes avait posé le diagnostic que les rapporteurs de 2018 jugeaient « toujours vrai » : « il y a autant de politiques d’urbanisme que de communes », et « la proximité entre les élus et des électeurs, vendeurs de terres agricoles, peut influer sur la politique d’urbanisme » (rapport d’information n° 1460). L’objectif de « zéro artificialisation nette » apparaît, sans date, dans le plan biodiversité du 4 juillet 2018.

L’année suivante, le rapport de France Stratégie chiffre l’enjeu. Sans mesure nouvelle, 280 000 hectares supplémentaires seraient artificialisés d’ici 2030, « un peu plus que la superficie du Luxembourg ». Atteindre le zéro net en 2030 supposerait de réduire l’artificialisation brute de 70 % et de renaturer 5 500 hectares par an.

Depuis, l’histoire du ZAN est celle d’un objectif tenu en droit et renégocié à chaque texte : garantie communale et forfait des grands projets en 2023, dérogations votées puis censurées deux fois en 2026, réécriture sénatoriale en attente. Ce qui a tenu, c’est l’outil de mesure : le portail de l’artificialisation, ouvert en 2019 et devenu l’observatoire officiel en 2023, publie chaque année des données communales ouvertes (Cerema, 2026).

À l’échelle des lieux, les précédents sont des rachats : le Domaine du Rayol en 1989, le bocage de Notre-Dame-des-Landes après l’abandon de l’aéroport en 2018.

Ce qu’on sait, ce qu’on estime, ce qui se discute

Ce qu’on sait

La consommation d’ENAF a été à peu près divisée par deux entre 2011 et 2024, de 29 470 à 15 119 hectares (Cerema, 2026). La décennie de référence de la loi, 2011-2020, totalise 226 734 hectares dans la série retraitée : l’enveloppe 2021-2030 en est la moitié, 113 367 hectares. Fin 2024, 72 658 hectares en ont été consommés, soit 64 % en quatre ans (calcul actitude.org sur les données du Cerema). Pour rester dans l’enveloppe, il faudrait ne plus consommer qu’environ 6 800 hectares par an de 2025 à 2030 : moins de la moitié du niveau de 2024.

Ce qu’on estime

Le chiffre de 64 % dépend du millésime. Avant le retraitement de 2026, le Cerema évaluait l’enveloppe légale à 121 568 hectares (Localtis, 2024). Les enveloppes réelles sont fixées région par région par les Sraddet et ne sont pas toutes une division uniforme par deux. Et le forfait national des grands projets, que le Cerema évalue à 12 500 hectares, se retranche de l’effort demandé aux territoires.

Ce qui se discute

La mesure. Selon l’instrument, la France artificialise entre 16 000 et 61 000 hectares par an. France Stratégie a mis côte à côte Corine Land Cover (16 000 hectares par an sur 2006-2012), les fichiers fonciers (23 000 sur 2006-2016) et l’enquête Teruti-Lucas (61 200 sur 2006-2014). Les trois ne mesurent pas la même chose : Corine Land Cover ignore les objets de moins de 25 hectares ; les fichiers fonciers excluent le domaine public non cadastré, donc une partie des routes, et les bâtiments agricoles exonérés de taxe foncière ; Teruti-Lucas extrapole un échantillon de points et compte les jardins et les chemins. Le droit a tranché pour 2021-2031 en faveur des fichiers fonciers. Après 2031, l’objectif portera sur l’artificialisation au sens strict, que l’État mesure par l’OCS GE de l’IGN ; le portail reconnaît qu’elle ne tient pas encore compte de toutes les exemptions prévues par décret.

Figure 5 Selon l'instrument, la France artificialise 16 000 ou 61 000 hectares par an
Selon l'instrument, la France artificialise 16 000 ou 61 000 hectares par anPour des périodes voisines, Corine Land Cover mesure une hausse des surfaces artificialisées de 16 000 hectares par an, les fichiers fonciers de 23 000 et l'enquête Teruti-Lucas de 61 200 : un rapport de un à près de quatre entre les instruments.020 00040 00060 00080 000Corine Land Cover, 2006-2012Corine Land Cover, 2006-2012 — Hausse annuelle des surfaces artificialisées : 16 000 hectares par an16 000Fichiers fonciers, 2006-2016Fichiers fonciers, 2006-2016 — Hausse annuelle des surfaces artificialisées : 23 000 hectares par an23 000Teruti-Lucas, 2006-2014Teruti-Lucas, 2006-2014 — Hausse annuelle des surfaces artificialisées : 61 200 hectares par an61 200hectares par an
Voir les données
sourceHausse annuelle des surfaces artificialisées
Corine Land Cover, 2006-201216 000
Fichiers fonciers, 2006-201623 000
Teruti-Lucas, 2006-201461 200

Source : France Stratégie, Objectif « zéro artificialisation nette », juillet 2019, tableau 2 · données (CSV) · France métropolitaine. Les périodes diffèrent (2006-2012, 2006-2016, 2006-2014) et les définitions aussi : Corine Land Cover ignore les objets de moins de 25 hectares, les fichiers fonciers excluent le domaine public non cadastré (routes notamment), Teruti-Lucas extrapole un échantillon de points et compte les sols artificialisés non bâtis (jardins, chemins).

La cause de la baisse. Rien ne permet encore de distinguer l’effet de la loi de celui de la chute des mises en chantier. Si la construction repart, la série le dira.

Le besoin. France Stratégie notait que la hausse du nombre de ménages, « + 4,2 millions depuis 1999 », « est loin de justifier en soi le grignotage progressif des espaces naturels », qui relève surtout des arbitrages des acteurs locaux. Les défenseurs de la proposition Trace invoquent, à l’inverse, le droit au projet des petites communes : industrie, logements sociaux, énergies renouvelables (Weka, décembre 2025). Les données sur les communes qui perdent des ménages pèsent dans ce débat sans le clore : la consommation précède souvent l’arrivée des habitant·es.

Ce que les chiffres officiels ne mesurent pas. Ni la qualité agronomique des terres perdues, ni le nombre de fermes et d’emplois agricoles touchés, ni la perte de fonctions des sols (stockage de carbone, infiltration de l’eau) ne figurent dans l’indicateur légal. Les bâtiments agricoles et publics exonérés de taxe foncière peuvent échapper à la mesure, et 4 % du territoire n’est pas cadastré (Cerema, 2026). Les terres déjà classées constructibles, enfin, ne sont « consommées » qu’au chantier : le stock de 145 000 hectares en zone à urbaniser est une consommation différée que la série annuelle ne montre pas.

Ce qui nous donnerait tort

Notre thèse est que la terre se retire à un rythme que l’outil public freine sans l’inverser. Deux faits pourraient la démentir. Si les données 2025 et 2026 confirment un niveau proche ou inférieur à 10 000 hectares par an malgré une reprise de la construction, la loi aura produit un effet propre, et la trajectoire de 2031 deviendrait atteignable. Si l’OCS GE montre, à partir de ses premiers millésimes, des surfaces renaturées d’un ordre comparable aux surfaces artificialisées dans certains territoires, le « net » aurait un contenu réel.

Ce que l’outil public fait bien : il a créé en quelques années une mesure annuelle, communale et ouverte, que les élu·es, les chercheurs et les citoyen·nes peuvent vérifier. Il a imposé un objectif chiffré opposable à tous les documents d’urbanisme. Et le Conseil constitutionnel a censuré deux fois en 2026 des dérogations glissées dans des textes sans lien avec elles, sans se prononcer sur leur fond.

Ce que la libération change

La règle agit sur un flux d’hectares. La libération agit sur la propriété, avant la bascule : une terre qui n’est pas à vendre ne se vend pas au prix du constructible.

La propriété publique est l’outil le plus ancien. Le Conservatoire du littoral acquiert des terrains menacés et les classe dans un domaine propre inaliénable, dont l’aliénation exige un décret en Conseil d’État ; il protège environ 18 % du littoral selon sa fiche. Le Domaine du Rayol, une vingtaine d’hectares soustraits à un projet immobilier en 1989, est géré par l’association du Domaine du Rayol. La fiche relève ses limites : un accès payant et une gestion par convention pluriannuelle, moins sûre qu’un bail long ; c’est un jardin botanique, pas une terre d’installation agricole. Eau du Bassin Rennais a acquis environ 232 hectares autour du captage de la Chèze-Canut et les confie en partie à des exploitant·es sous bail rural à clauses environnementales ; la SCIC Terres de Sources en organise les débouchés. La fiche le dit difficile à reproduire sans collectivité volontaire.

Le fonds de dotation et la fondation rachètent ce que le marché offre. À Notre-Dame-des-Landes, le fonds La Terre en commun, créé fin 2018, acquiert bâtis et terres mis en vente sur l’ancienne emprise de l’aéroport, dont l’Assemblée des usages coordonne l’usage. Le point de capture, selon la fiche, est la dotation : son caractère non consomptible n’est pas confirmé. À Chantemerle, le Fonds de Terre Européenne détient de façon inaliénable une ancienne filature dont les coopératives Longo Maï assurent l’usage.

L’obligation réelle environnementale attache au sol, pour 99 ans au plus, des engagements qui suivent le terrain chez tout propriétaire futur (article L. 132-3 du code de l’environnement). À l’Oasis du Coq à l’Âme, une ORE signée le 28 août 2025 grève 26 hectares portés par une SCIC et habités par une association ; à L’Aube, légué au fonds Fraternité pour Demain et animé par le collectif de l’Aubascule, une ORE protège le milieu pour 99 ans. Toutes deux sont accompagnées par la Coopérative Oasis. La limite de l’ORE est sa nature : elle protège la biodiversité, pas l’usage agricole ni l’absence de revente ; la fiche du Coq à l’Âme note qu’aucune clause anti-spéculative explicite n’est documentée.

Le recyclage de l’artificialisé est la réponse la moins visible. La Déviation, à Marseille, occupe une ancienne cimenterie achetée en 2019 par Parpaing Libre, dont la revente est bloquée par le double veto du mécanisme CLIP ; l’usage revient à l’association La Déviation.

Le coût de la libération dépend du moment. Avant le classement, une terre agricole se rachète au prix agricole, de l’ordre de quelques milliers d’euros l’hectare. Après, au prix du constructible, des dizaines à des centaines de fois plus. Et après le chantier, la renaturation coûte selon France Stratégie de 95 à 390 euros le mètre carré, hors déconstruction : de un à quatre millions d’euros l’hectare, pour un sol reconstitué qui n’est pas celui d’origine. Un hectare perdu ne se rattrape pas à l’échelle d’une vie ; il se protège avant. C’est là que l’argent de la libération est le plus efficace.

Leviers

Pour les collectifs

  • Lire le zonage avant d’acheter ou de louer. Le plan local d’urbanisme est consultable sur le Géoportail de l’urbanisme ; les données de consommation de la commune sont publiques sur le portail de l’artificialisation. Démarche : vérifier si la parcelle visée, ou ses voisines, est en zone à urbaniser, et participer à l’enquête publique de chaque révision.
  • Choisir l’artificialisé. Une friche ou une ancienne usine accueille un collectif sans consommer de terre. Exemples : La Déviation, Chantemerle ; l’habitat sur les terres relève de l’étude E10.
  • Attacher la protection au sol. Une ORE se conclut avec une collectivité, un établissement public ou une personne morale agissant pour l’environnement, pour 99 ans au plus. Acte notarié, exonéré de droits d’enregistrement et de taxe de publicité foncière ; à rédiger avec un·e notaire, en recueillant l’accord du fermier s’il y a un bail rural. Exemple : Oasis du Coq à l’Âme.

Pour les élu·es

  • Déclasser plutôt que classer. Lors de la révision du PLU, reclasser en zone agricole ou naturelle les zones à urbaniser non ouvertes, dont le Cerema montre qu’elles dépassent l’enveloppe nationale. Démarche : délibération et procédure de révision ; conseil juridique recommandé, car un déclassement peut être contesté.
  • Instituer un périmètre de protection. Le département (ou l’établissement porteur du SCoT) peut créer un périmètre de protection des espaces agricoles et naturels périurbains, avec l’accord des communes et après enquête publique ; hors projet d’infrastructure, il ne peut en être retiré de terrain que par décret. Une zone agricole protégée, par arrêté préfectoral, est une alternative plus légère. Exemple de territoire concerné : Notre-Dame-des-Landes.
  • Acheter et louer sous condition. Une collectivité peut acquérir à l’amiable et louer par bail rural à clauses environnementales. Ordre de coût : le prix agricole local, quelques milliers d’euros l’hectare en moyenne nationale. Acte notarié. Exemple : Eau du Bassin Rennais. Et instituer la taxe communale sur les terrains devenus constructibles, pour que la rente de classement ne revienne pas tout entière au vendeur.

Pour les citoyen·nes

  • Participer aux enquêtes publiques. Chaque révision de PLU ou de SCoT ouvre une enquête, où l’avis de la CDPENAF est joint : c’est là que le classement d’un champ se discute publiquement.
  • Donner plutôt qu’investir. Un don à un fonds de dotation qui rachète des terres menacées les retire durablement du marché, sans donner de parts. Exemple de porteur : La Terre en commun.
  • Contredire cette étude. Une parcelle classée sans besoin, une compensation agricole jamais versée, une friche ignorée : vos retours de terrain sont versés au journal de l’étude via la page Suggérer.

Pour les cédant·es et propriétaires

  • Refuser la vente au prix du constructible. Hors expropriation ou préemption, un propriétaire de terre classée n’est pas tenu de vendre à un aménageur. Il peut louer à long terme à un·e agriculteur·rice, ou céder à un porteur qui s’engage à maintenir l’usage agricole. Acte engageant : notaire et conseil fiscal.
  • Grever sa terre d’une ORE avant de la transmettre. L’obligation suit le terrain chez les héritier·es et les acquéreurs, pour la durée choisie, jusqu’à 99 ans. Avec un·e notaire. Exemple : L’Aube.
  • Céder à une personne publique ou à un fonds. Vendre ou donner à une collectivité, à un conservatoire ou à un fonds de dotation retire la parcelle de la chaîne de la bascule. Exemple : Domaine du Rayol.

Question ouverte

Si la baisse de la consommation d’espaces tient surtout à la panne de la construction, que restera-t-il de la trajectoire de 2031 le jour où les chantiers repartiront, et qui, des communes, de l’État ou des propriétaires, en portera le coût ?

Dans l'annuaire

Les montages et les lieux du corpus mobilisés par cette étude, avec leur palier de libération.

Outils de libération qui répondent

  • Propriété publique
  • Obligation réelle environnementale
  • Fondation, fonds de dotation
  • Régulation publique
  • Coopérative ou association d'usage

Études liées

Les mots de cette étude

Sources

Toutes les sources citées dans le texte, consultées au 10 octobre 2026. Les associations et ONG françaises sont citées comme acteurs, jamais comme sources (méthode de la section).

Sources officielles et statistique publique

Textes juridiques et décisions

Sources européennes et internationales

Presse d'enquête

Pour aller plus loin

  • Éric Charmes, La revanche des villages. Essai sur la France périurbaine, Seuil, La République des idées, 2019
  • Éric Charmes, La ville émiettée. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine, Presses universitaires de France, 2011
  • Jean-Marc Offner, Anachronismes urbains, Presses de Sciences Po, 2020
  • Claude et Lydia Bourguignon, Le sol, la terre et les champs. Pour retrouver une agriculture saine, Sang de la Terre, 2008

Retours de terrain

Aucun retour de terrain n'est encore intégré : cette étude est une analyse documentaire. Vous agissez sur ce terrain — collectif, cédant·e, élu·e, chercheur·e — et vous la contredisez ou la complétez ? Écrivez-nous : chaque retour intégré est daté ici.

Journal des modifications

  1. 10 octobre 2026v1Première version (analyse documentaire).

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